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Le Chant des Cristaux

Entrer dans la Trame… c’est apprendre à voir au-delà du visible.

Chapitre 8

Le maître et l'héritier

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Depuis la haute fenêtre du cabinet d'étude, Kaelor suivait la relève de la garde du quart de matinée, et il la suivait avec soin, parce qu'il y avait là plus à apprendre que dans tout ce que maître Hervween s'échinait à lui faire entrer dans la tête. Quatre hommes montaient désormais où, l'an passé, il n'en venait que deux ; on se relevait à la demie et non plus à l'heure pleine ; celui qui prenait le couloir de l'aile est marquait toujours un temps d'arrêt sous l'arche, le temps de compter les portes du regard, avant de poursuivre. Kaelor connaissait leurs noms à tous, leurs lenteurs, et ces quelques secondes où nul ne regardait l'angle du grand escalier. Le palais, depuis Haldras, s'était couvert de gardes comme un homme transi se couvre de manteaux ; et de tous les enfants de Luminara il était peut-être le seul à savoir au juste combien ce surcroît de fer laissait encore, malgré tout, de brèches.

Derrière lui, la voix de maître Hervween continuait, égale, appliquée, pareille au goutte-à-goutte d'une clepsydre qu'on aurait oublié de vider. Le cabinet sentait l'encre, la cire des reliures et la poussière tiède des appliques — ces éclats de Lumière scellés dans le bronze aux murs, qui ne faiblissaient jamais et ne réchauffaient rien. C'était un homme rond et court de jambe, aux doigts tachés d'encre jusqu'à la deuxième phalange, qui avait tout lu et, Kaelor en aurait gagé sa main droite, jamais rien éprouvé. Il citait ses auteurs au beau milieu de ses phrases comme on plante des bornes le long d'une route, de peur qu'on doute qu'il sache où elle menait ; il appelait chaque chose selon sa dénomination dans les livres, comme si les livres avaient eu le dernier mot sur le monde. Surtout, il savait qu'il n'était là que pour boucher un trou, et cela se voyait à tout : à l'excès de son zèle, à la manière dont il guettait sur le visage de son élève l'approbation qu'il n'obtenait pas, à la révérence un peu trop basse qu'il faisait à la porte en arrivant et en partant, comme s'il craignait à chaque fois qu'on lui signifie que ce n'était plus la peine de revenir.

Ce matin-là, la leçon portait sur les écoles de la Trame. Hervween récitait les six registres de la Trame dans l'ordre des traités — la Lumière d'abord, parce qu'on était à Luminara et qu'on commençait toujours par elle, puis la Terre, l'Eau, l'Air, le Feu, et l'ombre interdite qu'on nommait en baissant d'un ton, par acquit de conscience, pour la condamner aussitôt. Il expliquait pourquoi un mage du Feu ne saurait jamais former l'accord le plus humble de l'Eau, fût-il le plus savant des hommes : qu'on ne joue, dans la Trame, que les cordes avec lesquelles on est né, que nul exercice n'en ajoute une qui manque, et que c'était là, disait-il en levant l'index, « la première et la plus sévère des lois ». Il le disait bien. Il le disait même très bien, mieux qu'aucun livre, et Kaelor, qui n'était pas injuste, le reconnaissait en lui-même. Seulement, à l'entendre, on aurait dit un homme décrivant la mer à qui ne l'aurait jamais vue, d'après le récit d'un troisième qui ne savait pas nager.

— Et vous, maître, lesquelles avez-vous ? demanda Kaelor sans se retourner de la fenêtre. De cordes.

Il y eut un silence d'une longueur très exacte, celle qu'il fallait à Hervween pour décider du ton qu'il prendrait. Le garçon connaissait ce silence ; il le provoquait parfois rien que pour le mesurer.

— Une, monseigneur, répondit le maître, et sa voix s'était faite plus plate. Une corde de Lumière, basse, et qui ne porte pas loin. De quoi tiédir l'eau d'un bain, ou tenir une chandelle allumée par grand vent. L'Académie m'a éveillé, comme tout le monde ; elle ne m'a pas trouvé grand-chose à éveiller. C'est pourquoi on m'a fait lecteur, et non mage. On ne perd pas un bon esprit à une petite corde : on lui donne les livres, où il sert davantage.

Il l'avait dit sans amertume apparente, de cette voix unie des gens qui ont fait depuis longtemps la paix avec leur petitesse, ou qui s'en sont si bien persuadés qu'ils n'entendent plus la différence. Kaelor se retourna enfin, et le regarda autrement, une seconde, parce qu'il y avait dans cet aveu une honnêteté qu'il n'attendait pas et qui le désarçonna presque. Puis Hervween gâcha tout en ajoutant, avec un petit rire censé alléger la chose, qu'au fond cela valait mieux ainsi, qu'un prince n'avait que faire d'un maître trop doué, et que l'essentiel n'était-il pas qu'on lui apprenne à connaître la Trame, puisqu'il ne la sentirait jamais.

La phrase tomba dans la pièce et y resta. Hervween la regretta à l'instant même où il l'eut lâchée — on le vit à ses joues, à sa façon soudaine de fouiller dans ses feuillets pour se donner une contenance. La maison royale de Luminara n'avait jamais été une maison de mages : on y régnait depuis toujours sans toucher la Trame, et nul n'avait jamais attendu d'un prince qu'il en joue une note. Que Kaelor ne sente rien n'avait donc, en soi, rien d'une disgrâce. Ce que le palais entourait de silence, ce que la maladresse de Hervween venait de frôler sans même le savoir, portait un autre nom — celui d'un enfant né à quelques minutes de lui, et qui, lui, avait entendu. Tout le palais s'accordait à n'en jamais parler. Pourtant, ce silence occupait chaque pièce du palais plus sûrement que les mots ne l'auraient fait. Hervween, dans son zèle d'homme qui veut bien faire, venait d'en frôler le bord, là où nul n'avait ne serait-ce qu'imaginé le faire.

Kaelor ne broncha pas. Il avait appris cela aussi, depuis Haldras : à ne pas broncher, à recevoir un coup sans qu'un muscle de son visage en rende compte, parce que ce que les autres ne voyaient pas, ils ne pouvaient pas s'en servir contre lui. Il pensa, sans le vouloir, à son frère. Elyndor, lui, l'entendait, cette musique — il l'entendait avant les mages, sans une leçon, du fond de leur enfance. Il avait cette manière de pencher la tête de côté quand la Trame disait quelque chose, comme un chien qui perçoit un pas dans la rue. Ils étaient deux à être nés, à quelques minutes l'un de l'autre ; l'un avait reçu l'oreille et l'autre la voix, et l'on n'avait jamais su décider, dans la famille, lequel des deux avait eu la meilleure part. À présent celui qui entendait n'était plus là pour entendre, et celui qui restait n'entendrait jamais, et c'était à un homme qui ne sentait rien non plus qu'on avait confié le soin de lui décrire ce que ni l'un ni l'autre ne toucherait du doigt. Il y avait là quelque chose qui aurait pu prêter à rire, si l'on avait été d'humeur.

Autrefois — quelques semaines plus tôt seulement, et c'était déjà une autre vie —, celui qui l'instruisait ne récitait rien, ne citait personne, n'ouvrait jamais un livre devant lui. Il l'emmenait dans la ville, le plantait au milieu d'un marché ou d'une rue de teinturiers, et lui posait des questions auxquelles il n'y avait pas de bonne réponse, seulement des réponses meilleures que d'autres, et qu'il fallait trouver soi-même. On apprenait sans s'en apercevoir, et l'on rentrait le soir avec, dans la tête, des choses qu'aucune dictée n'y aurait mises. Kaelor n'avait pas revu cet homme depuis des jours qu'il ne comptait plus, et qu'il comptait pourtant. On ne lui avait pas dit pourquoi. On ne lui disait jamais rien — sinon que les temps étaient lourds, que chacun avait fort à faire, et qu'un prince devait comprendre cela. Il comprenait très bien. C'était même la chose qu'il comprenait le mieux : qu'on pouvait avoir fort à faire au point de n'avoir plus une heure pour un enfant à qui l'on avait pourtant appris à croire que cette heure comptait plus que tout.

Hervween, pour se racheter ou pour fuir le silence, passa aux Vers — le morceau du jour qu'il fallait savoir par cœur, tiré de l'Architecte, qu'il ne nommait qu'avec une dévotion de la voix, comme on parle d'un saint. Vaelthar : celui qui avait, seul dans toute l'histoire, tenu les cinq écoles dans une même main ; qui avait fondé l'Académie, dressé la carte des cristaux, donné aux mages la langue qu'ils parlaient encore. On en faisait apprendre des fragments aux enfants des grandes maisons, des vers très anciens dont la moitié du sens s'était usé à force d'être récité. Kaelor les savait. Il les dit d'un trait, sans y mettre d'âme, du ton qu'on prend pour se débarrasser d'une chose, et il s'arrêta sur le distique que Hervween préférait entre tous, et qu'il lui faisait reprendre chaque fois.

« Là où la clarté aura chassé l'ombre jusqu'à la dernière trace, plus rien, sous le ciel, ne demeurera caché. »

— Voilà, dit Hervween, et pour la première fois de la matinée une vraie chaleur lui monta au visage. Méditez cela, monseigneur. C'est la promesse même de la Lumière : un jour où l'ombre n'aura plus de coin où se réfugier, où plus rien ne sera caché, où tout sera vu. Le triomphe est dans cette promesse, si l'on sait l'entendre. L'Architecte y annonce notre victoire.

— Ce n'est pas une victoire.

Hervween cligna des yeux. Kaelor avait parlé sans insolence, du ton uni et buté d'un enfant qui regarde une chose en face pendant que les grandes personnes regardent à côté.

— Pour voir une chose, il faut qu'elle se détache d'une autre, dit-il. Une pierre n'a de forme que parce que son ombre dessine ses bords. Un visage n'existe que parce que la lumière ne le frappe pas partout de la même manière. Chassez la dernière ombre, comme dit le vers, et plus rien n'aura de relief — tout brillera du même blanc, et on n'y distinguera plus rien. « Plus rien ne sera caché », parce que plus rien ne sera visible. C'est le plein soleil sur la neige, maître : on n'y voit pas mieux, on en revient aveugle. L'Architecte ne chante pas le jour où l'on verra tout. Il décrit le jour où l'on ne verra plus rien — à force de lumière.

Il y eut, dans le cabinet, un de ces blancs où l'on entend la cire grésiller dans les appliques. Hervween ouvrit la bouche, la referma, et fit ce que font les hommes de livres acculés par une évidence : il se réfugia dans l'autorité. Que telle n'était pas la lecture reçue. Que des esprits plus savants que lui — et il en nomma trois — avaient établi le sens orthodoxe de ces vers, qu'on enseignait dans tous les Sanctuaires, et qu'un enfant, fût-il prince, ne renversait pas d'un mot quatre siècles de doctrine. Kaelor ne discuta pas. Il avait remarqué depuis longtemps qu'on ne gagne rien à montrer à un homme qu'il récite faux ; on se fait seulement un ennemi de plus, et l'on perd l'avantage d'avoir vu sans qu'il le sache. Il laissa donc Hervween reprendre la main, et rangea pour lui seul, dans le coin où il gardait ce genre de choses, l'idée que les mots d'un mort valaient peut-être mieux que ce qu'on lui en faisait dire.

De là, comme la leçon glissait toujours du grand vers le proche, on vint aux royaumes. C'était la matière où Hervween se croyait le plus sûr, et où il l'était le moins. Il déroula la version qu'on enseignait : les vassaux remuants par nature, ingrats par habitude, que la patience de Luminara avait trop longtemps ménagés ; Haldras frappée par un malheur dont le seul Ashelion portait la faute, ce félon qui avait trahi l'hospitalité d'un roi et fui comme fuient les traîtres ; les courriers qui se faisaient rares parce que les provinces, mauvaises payeuses, cherchaient des prétextes à ne pas s'acquitter. Tout cela bien ordonné, bien net, avec ses bons et ses méchants à leur place, comme une partie de couronnes brisées où l'on aurait peint d'avance les pions de deux couleurs.

Kaelor écoutait, le visage tourné de nouveau vers la fenêtre, et ne disait rien. Lui savait des choses que maître Hervween ne saurait jamais, et qu'il n'avait dites à personne. Il savait, pour l'avoir entendu d'une bouche de dix ans dans une ruelle qui sentait le fer froid, qu'une commande d'armes de Valdorne, payée et promise, n'était jamais arrivée à ses destinataires, et que la fille du ferronnier, qui ne mentait pas, ne comprenait pas pourquoi. Il savait qu'à Haldras on avait vu des bannières qui n'avaient rien à y faire — il l'avait lu sur les lèvres des hommes du conseil, à travers une porte mal jointe, un soir où l'on ne le croyait pas là. Il savait, surtout, qu'un homme qu'il aimait avait été blâmé devant tous pour une faute qui n'était pas la sienne, et qu'il n'avait rien dit pour se défendre, et que la vérité de cette nuit-là n'était écrite dans aucun des livres de Hervween ni ne le serait jamais. Le monde tel que son maître le récitait et le monde tel qu'il était ne se touchaient nulle part. Et Kaelor, à treize ans, portait seul la différence entre les deux, comme on porte une pierre dans sa poche, sans pouvoir la poser ni la montrer à quiconque.

— Et pourquoi cessent-ils de payer, à votre avis ? demanda-t-il, du ton le plus poli, celui qui aurait dû mettre Hervween en garde.

— Par avarice, monseigneur. Par cette ingratitude des provinces qui prennent pour un dû la paix qu'on leur donne et qui...

— Ou bien parce qu'on leur prend des choses qui ne s'écrivent dans aucun registre.

Il l'avait dit doucement, sans appuyer, et il laissa courir, parce qu'il avait appris cela aussi : qu'on en apprend davantage en ouvrant une porte qu'en assenant ce qu'il y a derrière. Hervween, déjà décontenancé par l'affaire des vers, préféra ne pas s'y aventurer ; il répondit que c'étaient là de hautes questions, qui regardaient le conseil et le roi, et qu'un prince les comprendrait mieux en grandissant. C'était la phrase qu'on lui servait pour tout. Elle voulait dire : tais-toi et attends. Kaelor l'entendait dix fois par jour. Il ne s'en offensait plus ; il la rangeait simplement, elle aussi, parmi les preuves que les grandes personnes appelaient patience ce qui n'était bien souvent que la peur de regarder ce qu'un enfant voyait sans effort.

La cloche de midi finit par sonner quelque part dans les profondeurs du palais, et Hervween referma ses traités avec le soulagement mal caché d'un homme rendu à lui-même. Il rassembla ses feuillets, recommanda à son élève de méditer les vers — dans le bon sens, ajouta-t-il, avec un sourire qui demandait grâce —, fit à la porte sa révérence trop basse, et sortit à reculons comme on quitte une audience. Ses pas décrurent dans la galerie. Sur le seuil, la sentinelle se décala d'un quart de tour pour le laisser passer, puis reprit sa faction, le regard fixé droit devant, sur rien.

Kaelor demeura seul dans le cabinet d'étude. Le disque de Lumière des appliques tombait, égal, sur la table où séchaient les Vers qu'il avait mal récités, sur les reliures rangées par taille, sur le tapis usé à un seul endroit, juste devant la fenêtre, à la place où il se tenait. Il y avait, dans tout le palais, des dizaines de gens qui veillaient à lui ce matin-là : des gardes qui comptaient les portes pour le garder, des cuisines qui apprêtaient son repas, un maître qu'on payait pour remplir ses heures, un père quelque part derrière des murs qu'il faudrait franchir, et un conseil tout entier occupé du royaume dont il hériterait. Tous savaient où il était. Pas un ne le voyait vraiment. Il retourna près de la vitre, posa le front contre le verre froid, et regarda la cour où l'on relevait de nouveau la garde. Il s'aperçut qu'il guettait, dans le va-et-vient des manteaux, une silhouette qui ne viendrait pas, et qu'il guettait ainsi depuis bien plus longtemps qu'il ne se l'était avoué.

La salle du Conseil n'avait rien de la coupole claire où siégeait le Conclave. C'était une longue pièce au plafond bas, lambrissée d'un bois sombre que deux siècles de feux et de paroles avaient patiné, éclairée de côté par de hautes fenêtres ouvertes sur les toits de la ville ; et la grande table de chêne portait en son centre, incrustée de cuivre et d'os, la rose à sept rais du sceau royal. On n'y parlait pas de la Trame. On y parlait de blé, de routes, de garnisons et d'hommes — des choses qui se comptent, et qui se perdent —, et Caldris, qui avait passé sa vie entre les deux mondes, trouvait toujours l'air un peu plus lourd à respirer de ce côté-ci. La migraine derrière son œil gauche l'avait suivi tout le long des galeries. Il gagna sa place, à la gauche du roi, et posa les paumes à plat sur le bois frais ; le bois ne valait pas la pierre, mais il apaisait un peu, lui aussi, ce qui se tenait derrière son œil.

À l'extrémité de la table, Vascalos écoutait sans rien laisser paraître. Le changement qui s'était fait en lui depuis Haldras n'avait rien de spectaculaire, et c'était cela, justement, qui serrait le cœur : une soustraction lente, un homme à qui l'on aurait retiré, une à une, les chaleurs qu'on avait crues inutiles. Il tranchait vite, à présent, et bien ; il écoutait moins ; il ne se levait plus pour personne. Le deuil l'avait durci comme le gel durcit une terre, par en dessous, sans qu'on le voit, jusqu'à ce qu'on s'y heurte. Entre cet homme-là et Caldris se tenait désormais une chose que ni l'un ni l'autre ne nommait, depuis le jour où le roi lui avait reproché devant le trône la mort d'un fils, et où Caldris avait reçu le blâme sans se défendre. Ils travaillaient toujours ensemble mais ne se faisaient plus tout à fait confiance. On pouvait gouverner un royaume sur moins que cela ; ils le prouvaient chaque semaine.

L'affaire du jour traînait depuis des semaines : l'ambassade aux royaumes vassaux. Le principe en avait été arrêté lorsque le roi s'était réveillé — des émissaires d'abord, les légions tenues en réserve, la parole avant le fer —, et Caldris comptait cette décision parmi les rares qu'il avait gagnées ces derniers temps. Restait à la faire vivre, et c'était toujours là que les belles décisions mourraient : dans la rédaction. Orvhan Tael avait devant lui le mandat, plusieurs feuillets d'une écriture de chancellerie serrée, scellés du petit sceau de l'Intendance, et il en donnait lecture de cette voix unie qui ne soulignait rien, parce qu'il savait depuis longtemps qu'on entend mieux ce qu'on n'appuie pas.

Caldris écoutait une seule chose. Il avait cessé, avec l'âge, de se battre pour les mots ; il se battait pour ce que les mots laissaient ouvert ou refermaient. Une ambassade ne vaut que par la porte qu'elle laisse à l'autre — un seuil par lequel un homme acculé peut entrer sans cesser d'être un homme. Il avait obtenu, de haute lutte, qu'on en confie la conduite à Doryan Soltis, et c'était sa seconde petite victoire. Soltis était de ces hommes qu'aucun camp ne compte tout à fait parmi les siens parce qu'ils refusent d'en être : trente ans à porter des paroles d'une cour à l'autre, à raccommoder dans l'ombre ce que les puissants déchiraient au grand jour, sans s'être jamais fait à ce métier de patience ni un nom ni une fortune. Il connaissait les petites cours vassales par leurs gens plus que par leurs griefs — le nom de l'intendant qui boitait à Erenwald, le thé qu'on servait amer à la table de tel margrave, le deuil récent de telle maison qu'il fallait saluer avant d'ouvrir la moindre négociation. Quand on l'avait fait entrer pour recevoir son mandat, il avait salué le roi sans bassesse et la table sans aménité, et il s'était assis à l'autre extrêmité avec la modestie tranquille de qui a depuis longtemps cessé d'avoir quelque chose à prouver. Caldris le regardait et se prenait à espérer, ce qui, ces temps-ci, lui arrivait rarement.

Puis Orvhan arriva aux termes, et Caldris sentit la chose avant de la comprendre, comme on sent un filet d'air froid sous une porte close. Les premiers articles allaient bien — restitution des correspondances retenues, garanties de libre circulation, reconnaissance des doléances anciennes. Puis la langue changea. Elle se fit, d'un feuillet à l'autre, plus haute et plus dure, jusqu'à devenir cette langue qu'il connaissait pour l'avoir entendue toute sa vie sans jamais l'aimer : celle qui ne tend rien et reprend tout. On y exigeait la confirmation des garnisons mixtes sur les terres vassales, la livraison sans délai des Liés recensés, des réparations pour des pertes imputées aux désordres des marches, et l'on couronnait le tout d'une formule où les royaumes étaient priés de « renouveler, dans l'humilité due, le serment qui les tient ». Ce n'était plus une main tendue. C'était un poing, qu'on présentait ouvert pour la forme.

— Ce mandat n'a pas été écrit pour aboutir, dit Caldris, et le calme de sa voix lui coûtait plus qu'aucun d'eux ne pouvait savoir. Il a été écrit pour qu'on le refuse. Aucune cour au monde ne signe sa propre humiliation devant ses propres seigneurs. Nous n'envoyons pas une ambassade. Nous envoyons un prétexte, et nous l'appellerons paix offerte quand il nous reviendra déchiré.

Il chercha l'auteur de la chose, par réflexe, comme on cherche dans le noir la main qui a déplacé un meuble. Les articles durs portaient, en marge, une annotation d'une autre encre, dans une écriture qu'il ne reconnut pas, et sous l'annotation trois mots qui suffisaient à clore toute discussion : recommandé par l'Office. L'Office des Affaires Sensibles, qui veillait au protocole autant qu'à la doctrine ; et derrière l'Office, sans qu'on l'ait écrit, sans qu'on ait même à l'écrire, le poids tranquille de l'Aube, car ces formules-là descendaient, disait-on, au nom de l'Augure. Personne, autour de la table, ne s'en réclamait. Personne ne les avait tout à fait voulues. Et pourtant elles étaient là, fixées dans l'encre, plus difficiles à défaire qu'aucune décision prise à voix haute.

Soriane Vel parla de clarté. C'était son mot, et elle le maniait comme d'autres une lame, sans jamais hausser la voix : qu'il valait mieux des termes nets qu'une douceur trompeuse, qu'on ne ramène pas des sujets égarés en leur laissant croire qu'ils traitent d'égal à égal, que la fermeté d'aujourd'hui épargnerait le sang de demain. Arkhavel, à qui le sang de demain donnait des idées plus simples, fit observer que les légions étaient prêtes et que rien, dans des termes fermes, ne troublait son sommeil. Thalvane calcula tout haut ce que coûterait une seule saison de guerre, et le chiffre était laid, mais on ne calcule pas contre une doctrine. Sévelyne ne dit qu'une chose, vers la fin, de cette voix qui ne servait jamais la vérité qu'à l'instant où elle blessait le plus : que les cours vassales avaient, selon ce qui lui remontait, cessé de s'écrire entre elles comme des gens qui n'attendent plus rien les uns des autres — ce qui, traduit, signifiait qu'il était peut-être déjà trop tard, et que ces termes-là ne feraient qu'apposer un sceau sur une porte que d'autres avaient close avant eux. Vascalos écouta tout. Puis il déclara que les termes resteraient tels qu'ils étaient.

Et ce fut tout. On scella le mandat. L'ambassade partirait — Caldris l'avait voulue, il l'avait obtenue, elle partirait —, et il la regardait s'en aller vers son échec comme on regarde un homme de bien monter sur un cheval qu'on a ferré exprès pour qu'il boite. C'était cela, le plus glaçant, et il l'emporterait avec la migraine le long des galeries : qu'il n'y avait, dans cette salle, personne à haïr. Pas un homme autour de cette table ne voulait vraiment la guerre. Chacun voulait la prudence, la clarté, l'épargne du sang, la sûreté du royaume ; chacun apportait sa pierre raisonnable, et de toutes ces pierres raisonnables on élevait, sans qu'aucun l'ait décidé, un mur au pied duquel des milliers d'hommes viendraient mourir. La guerre ne se voulait nulle part et se faisait partout. Il croisa, en se levant, le regard de Doryan Soltis, qui avait tout entendu et qui inclina la tête avec une douceur de condamné courtois — un homme qui savait à présent ce qu'on lui faisait porter, et qui le porterait quand même, parce que tant qu'on parle on ne tue pas, et qu'un seuil mal tenu vaut encore mieux qu'une porte murée.

Sous le mandat, sous la guerre qui montait à petits pas raisonnables, il y avait une chose plus petite et plus lourde, que Caldris portait depuis des jours sans la poser : il n'était pas allé voir le prince. Pas une fois, ou presque, depuis Haldras. Il s'était dit, chaque matin, que la journée lui en laisserait l'occasion, et chaque soir la journée la lui avait reprise — un conseil, un blessé de la Trame, un mandat qu'il fallait préserver des corrections qu'on lui apportait sans cesse. On avait donné au garçon, pour combler le vide, un lecteur consciencieux ; et Caldris savait exactement ce qu'un lecteur consciencieux pouvait, et ne pouvait pas, donner à un enfant de treize ans qui avait perdu son frère et qui apprenait seul à se méfier du monde. Il avait laissé faire. De toutes les choses qu'il laissait faire ces temps-ci, c'était celle dont il avait le plus honte.

Il la trouva dans la galerie — ou plutôt elle le trouva, comme elle savait le faire. Loriel avait l'art d'être sur le chemin des gens à l'instant précis où ils auraient eu besoin de quelqu'un sans le savoir. Elle ne lui demanda pas comment s'était passé le Conseil ; elle le lut sur lui, à sa façon de marcher, et tint un moment son pas sans rien dire, ce qui valait toutes les questions.

— Ils ont durci les termes, dit-elle. Ce n'était pas une question.

Il la regarda, vaguement surpris qu'elle le sache déjà ; mais Loriel savait toujours les choses avant qu'on les lui disent, et il rangeait cela depuis longtemps parmi ses dons, avec sa chaleur et sa manière de désamorcer une pièce d'un seul sourire. Elle ne se réjouit pas, ne s'indigna pas ; elle dit seulement qu'on ne sauvait pas tout le même jour, et que les hommes de son espèce faisaient l'erreur de croire qu'ils le devaient. Puis, comme on rend à quelqu'un un objet qu'il a oublié chez vous, elle posa la main une seconde sur son bras.

— Vous avez la mine d'un père qui a négligé son fils. Allez le voir, Caldris. Le royaume tiendra une heure sans vous — elle eut ce sourire qui plissait le coin de ses yeux avant sa bouche — c'est même à peu près tout ce qu'il sait faire, ce royaume. Tenir.

Il rit, ce qui ne lui arrivait plus souvent, et s'entendit lui donner raison. Au bout de la galerie, il prit le couloir qui montait vers les appartements du prince, et non celui qui descendait vers les siens. Il ne vit pas — il ne voyait plus grand-chose, ces temps-ci, de ce qui ne le blessait pas tout de suite — qu'elle resta un instant immobile à le regarder s'éloigner vers l'enfant.

Quand la porte s'ouvrit sans qu'on ait frappé, Kaelor sut qui c'était avant même de se retourner, et c'est pour cela, justement, qu'il ne se retourna pas. Il resta où il était, près de la table où séchaient les Vers qu'il avait mal récités le matin, et il laissa le silence faire ce qu'il savait faire de mieux : peser. Il avait attendu cette porte pendant des jours qu'il n'avait pas comptés, et maintenant qu'elle s'ouvrait, la seule chose qu'il trouva en lui était l'envie têtue de la lui faire payer.

Caldris entra comme il entrait toujours, sans hâte, en homme que les pièces n'impressionnent pas. Kaelor le regarda enfin, du coin de l'œil, et ce qu'il vit le contraria : son maître avait vieilli. Pas beaucoup mais assez pour que le poids de ces derniers jours lui ait marqué le visage. Il y avait à ses tempes quelque chose de plus gris qu'avant, autour des yeux la tension de ceux qui dorment mal, et une fois, quand il voulut s'asseoir, un bref flottement, comme si le monde avait perdu sa place le temps d'un souffle.

— Maître Hervween vous présente ses respects, dit Kaelor du ton le plus plat qu'il trouva. Il vous croit irremplaçable. C'est très commode : ça lui évite d'essayer.

Caldris ne releva pas la pique. Il s'assit, posa les mains sur ses genoux, et regarda le garçon avec cette attention entière qui, chez lui, tenait lieu d'excuse sans jamais consentir à en être une. Il ne dit pas qu'il était désolé. Il ne dit pas qu'il avait été retenu, ni par quoi. Kaelor, qui s'était cuirassé contre les justifications, se retrouva désarmé par leur absence : on ne refuse pas un pardon qu'on ne vous demande pas, et il resta là avec sa rancune sur les bras, soudain trop lourde et sans emploi.

Alors il attaqua, parce qu'attaquer valait mieux que se taire, et qu'il avait une question qui lui brûlait la langue depuis des jours.

— Hervween dit qu'on ne touche la Trame qu'avec les cordes qu'on a reçues en naissant. Que c'est la première des lois. Il marqua un temps, et lâcha le reste en guettant le visage de Caldris. Pourtant, le soir où le juge est venu vous voir, je vous ai entendus dans la galerie du levant. Il parlait de pierres — pas des fragments, des pierres : ni sceau ni marque d'école, il l'a dit deux fois — qui laissent des gens sans la moindre corde faire de la magie. Du feu, de la lumière, des choses qui devraient demander un mage. Alors ou bien Hervween se trompe, ou bien on me ment depuis toujours. Lequel des deux, maître ?

Caldris ne répondit pas tout de suite. Quelque chose passa dans son regard — une note prise, rangée pour plus tard : il faudrait se rappeler que ce garçon-là entendait, à travers les portes, ce qu'on croyait dire à l'abri. Il n'en marqua rien et répondit par une question.

— Avant de te dire qui se trompe, dis-moi une chose. La voix de Lyssandre, quand il parlait de ces pierres — était-ce celle d'un homme qui a trouvé une merveille, ou celle d'un homme qui a trouvé une plaie ?

Kaelor y réfléchit. Ce n'était pas la question qu'il attendait, et c'était cela, déjà, qui le ramenait.

— ... Une plaie, dit-il enfin. Il parlait bas. Comme on parle d'un mort, ou d'une chose qu'on n'arrive pas à s'expliquer.

— Voilà, dit Caldris. Tu tenais déjà la moitié de la réponse, sans savoir que tu la tenais.

Et il lui donna l'autre moitié, à sa manière, qui ne ressemblait à aucune des leçons de Hervween. Il ne récita rien, ne cita personne. Il parla de la Trame comme d'une corde — de mille cordes, tendues à travers le monde entier, qui vibraient toutes ensemble. Tout le monde les entend, dit-il : un mage, un Lié, un roi, un bœuf dans son pré, tous baignaient dans la même musique sans l'avoir demandé. Mais entendre une corde et la faire chanter étaient deux choses séparées par un abîme. Pour qu'une corde sonne, il fallait être né accordé à elle, comme une voix s'accorde à la seule note qu'elle peut tenir ; un homme de la Lumière aurait beau écouter l'Eau toute sa vie, sa main passerait toujours au travers sans rien pincer. La corde était là, il la percevait, elle n'était pas pour lui. C'était cela, la loi de Hervween. Sur ce point, il avait raison.

Mais Hervween, à force de réciter, avait oublié le reste — et le reste expliquait les « gens sans corde » de Lyssandre. Car des hommes qui n'ont jamais rien entendu de la Trame s'en servent pourtant chaque jour, sans le moindre danger, et Kaelor en avait sous les yeux depuis sa naissance. Caldris désigna les appliques du mur, ces éclats de Lumière scellés dans le bronze qui éclairaient la pièce sans jamais faiblir.

— Cela, c'est du cristal, la seule chose au monde qui sache retenir la Trame. Il est fait pour cela, comme un vase est fait pour l'eau. Un mage emplit l'éclat, le mesure, le scelle, et n'y enferme qu'une chose, toujours la même — la lumière dans celui-ci, la chaleur dans un autre, l'eau ou le vent dans un troisième. Ensuite, n'importe qui peut s'en servir : un enfant allume cette lampe sans rien savoir, et elle ne le brûle pas. Voilà comment un homme sans corde fait « de la magie ». Il ne touche pas la Trame ; il se sert de ce qu'un mage a déposé pour lui dans une pierre faite pour la tenir.

— Mais ces pierres-là ne sont pas du cristal.

Ce n'était pas une question. Le garçon comprenait vite ; c'était pour cela qu'on aimait lui apprendre, et pour cela qu'il était dangereux de le faire à moitié. La voix de Caldris descendit d'un ton, et ce qu'elle prit alors n'avait plus rien d'une leçon.

— Non. Et c'est là que tout ce que je viens de te dire cesse de tenir. Un galet, un éclat de roche, une lame, un manche de bois — cela ne retient pas la Trame, pas plus qu'un poing fermé ne retient l'eau. Il en a toujours été ainsi : le cristal seul le peut. Et pourtant, si tout ce qui me revient dit vrai — et trop de choses concordent pour que je l'écarte —, quelqu'un est parvenu à forcer de la Trame brute, nue, dans des pierres qui n'ont aucune raison de la garder. Elles la gardent quand même, un temps et mal. Celui qui referme la main dessus ne joue aucune note : il serre le câble nu. Parfois cela crache du feu. Parfois cela lui emporte la main.

Kaelor attendait la suite — le nom, la raison, la manière, tout ce que les maîtres finissent toujours par savoir. Elle ne vint pas. Et ce fut cela, plus que tout le reste, qui lui noua le ventre et le ramena pour de bon, sa rancune oubliée quelque part en chemin : il voyait, pour la deuxième fois de sa vie, son maître devant une chose qu'il ne comprenait pas. Caldris s'en aperçut et n'en marqua rien ; il savait qu'un enfant fier tient à sauver jusqu'à l'apparence de sa fierté.

— Qui fait cela, je l'ignore. Comment — et c'est ce mot-là qui m'ôte le sommeil — je l'ignore plus encore. Pourquoi mettre pareille puissance entre des mains qui ne peuvent que s'y consumer, je ne le comprends pas. Cela ne devrait pas pouvoir exister, et cela existe. Et lorsqu'une chose impossible se met à arriver, ce n'est pas la chose qui doit t'inquiéter : c'est la main qu'on ne voit pas encore derrière elle.

— Tu te demandes pourquoi je raconte cela à toi, dit Caldris, qui ne feras jamais chanter une seule corde de ta vie.

Le garçon se raidit. C'était le mot qu'on ne disait pas, celui que toute la maison contournait depuis sa naissance, et Caldris venait de le poser sur la table sans ménagement. Le matin même, Hervween l'avait frôlé, ce mot, et s'était aussitôt réfugié dans ses feuillets. C'était sa manière de reculer qui avait fait mal, on ne se hâte de refermer une chose que si l'on tient qu'elle est une disgrâce. Caldris, lui, ne refermait rien ; il l'avait dit comme il aurait dit qu'il pleuvait, et il continuait de parler à un garçon dont il attendait manifestement quelque chose. Mais ce qui suivit n'était pas ce que Kaelor redoutait.

— Les mages entendent la Trame, et à force de l'entendre, ils s'épargnent de penser. Ils prennent la perception pour de la compréhension. Toi, tu n'entendras rien. Tu seras forcé de comprendre — c'est plus lent, c'est plus dur, et c'est la seule chose qui ait jamais gouverné quoi que ce soit. Un jour, des hommes capables de faire chanter le feu et la pierre plieront le genou devant toi, qui n'entends aucune note. Pour qu'ils te servent au lieu de te mener, il te faudra savoir de leur art ce qu'eux-mêmes oublient à force de l'avoir reçu sans peine. Voilà pourquoi je te l'apprends. Ce silence où tu vis n'est pas une infirmité, Kaelor. C'est de lui que tu devras faire ta force.

Il y eut un silence, et dans ce silence quelque chose se remit en place entre eux, que ni l'un ni l'autre ne nomma. Puis Caldris dit la chose qu'il voulait que le garçon garde ; il avait toujours eu, pour ce qui comptait, des phrases courtes, taillées pour tenir longtemps dans une mémoire.

— Retiens ceci, et oublie le reste si tu veux. La Trame ne se prend pas. Elle répond — à qui sait la lui demander, dans la langue qu'il a reçue. Tout le reste, ce sont des hommes qui arrachent ce qu'on ne leur a pas donné. Et ce qu'on arrache à la Trame ne brûle jamais qu'une seule main : celle qui serre.

Kaelor ne répondit rien. Mais il rangea les mots quelque part en lui, à l'endroit où il gardait le peu de choses qu'il tenait pour vraies, et il sut, sans pouvoir le dire, qu'il les garderait longtemps.

— Elyndor, lui, l'entendait.

Le nom tomba dans la pièce et y resta, comme le matin la phrase de Hervween, mais ce nom-là pesait d'un tout autre poids. Kaelor l'avait dit sans le décider, et déjà il aurait voulu le reprendre, parce qu'il est des portes qu'on n'ouvre pas sans savoir ce qui se tient derrière. Il vit le visage de Caldris changer — à peine, comme une eau qu'un souffle de vent effleure — et il comprit qu'il venait, sans l'avoir voulu, de poser la main sur une chose qu'ils portaient tous les deux, chacun de son côté, et dont ils n'avaient jamais parlé ensemble.

Le silence qui suivit ne fut pas de ceux qu'on laisse passer. Kaelor savait qu'il pouvait encore le refermer, parler d'autre chose, rendre à la pièce sa tiédeur prudente. Il ne le fit pas. Cela faisait maintenant quelques semaines qu'il portait une question, et il était las de la porter seul. Il entendit sa propre voix la poser, plus basse qu'il ne l'aurait voulu.

— Pourquoi on ne l'a pas ramené ?

Pas son corps, pas la dépouille. Lui. On ne lui avait jamais répondu là-dessus : on avait fait à Elyndor des funérailles sans Elyndor, on avait pleuré, on avait continué, et la question était restée au fond du garçon comme une écharde qu'aucun adulte n'avait voulu retirer. Caldris ne détourna pas les yeux pour répondre, et c'était une chose qu'il devait à l'enfant : de le regarder en face pendant qu'il retirait l'écharde, et la chair autour.

— Parce qu'il n'y avait plus personne à ramener. Il laissa les mots se poser avant d'ajouter le reste, sans hâte, comme on désarme une chose qu'on ne veut pas voir exploser dans les mains d'un enfant. Cette nuit-là, avant de décider, j'ai lu. Un accord de Lumière lit ce qui tient encore une forme, ce qui porte encore un souffle ; j'ai cherché ton frère dans les décombres comme on cherche une seule note dans tout un silence. Il n'y avait rien. Pas une étincelle. Pas un fil. Et la voûte qui tenait encore menaçait de descendre une seconde fois. Je n'allais pas y envoyer des vivants reprendre ce qui ne l'était plus. J'ai décidé cela seul, et vite, et de toute cette nuit où je ne suis sûr de presque rien, c'est la seule chose dont je sois certain. Ton frère était mort avant que je choisisse de le laisser. Je ne te mentirai pas là-dessus, même pour t'épargner. Surtout pas pour t'épargner.

Kaelor connaissait l'autre moitié de cette histoire, pour l'avoir volée à travers une porte mal jointe, un soir où l'on ne le croyait pas là. Son père avait reproché à cet homme la mort d'Elyndor, devant le trône, et cet homme n'avait rien dit pour sa défense — alors qu'il aurait pu dire cela même qu'il venait de dire au fils. Le garçon comprit, d'un coup, qu'il existait des hommes qui se laissaient accuser d'une chose pour n'avoir pas à raconter comment ils l'avaient portée. Il ouvrit la bouche pour dire que son père avait tort. Il la referma. Il y avait des vérités qui, dites trop tôt, ne consolaient personne et coûtaient à tout le monde ; il venait de l'apprendre, ce soir, en regardant le maître tenir la sienne.

Caldris s'interrompit — ou plutôt quelque chose l'interrompit. Une ombre lui passa sur le visage ; il porta deux doigts à la tempe gauche, ferma les paupières le temps d'un souffle, et sa mâchoire se serra sur quelque chose qu'il ravala sans bruit. Quand il rouvrit les yeux, il était redevenu lui-même ; mais Kaelor avait vu — la pâleur soudaine de sa peau, la sueur fine à la racine de ses cheveux, l'effort qu'il lui avait fallu pour rester droit. Le garçon mit cela sur le compte du chagrin, faute d'un autre nom à y poser, et parce qu'il ne savait pas encore qu'un homme peut porter en lui une fêlure que rien, au-dehors, ne laisse voir.

Caldris se leva. Kaelor crut qu'il s'en allait, et quelque chose en lui se referma d'avance, par habitude. Mais le maître fit un pas, et posa la main sur la tête du garçon. Une fois. Sans un mot. Cette main qui avait lu la mort au fond des décombres reposait là, à présent, légère, sur des cheveux bien vivants. Il ne le prit pas contre lui, ne prononça rien de tendre ; il n'était pas de ces hommes-là, et Kaelor n'aurait pas supporté qu'il le devienne ce soir. Il y eut seulement cette main, un instant, et ce qu'elle déposait là disait plus que tout ce que ni l'un ni l'autre ne dirait jamais.

Quand la main se retira, le jour avait baissé dans la pièce, et les Vers mal récités du matin n'étaient plus qu'une tache pâle au bord de la table. Kaelor ne pleura pas. Il avait appris à ne pas broncher, et de toutes les leçons qu'on lui avait faites c'était la seule dont il se servait vraiment. Il tint jusqu'à ce que la porte se soit refermée sur le pas de Caldris dans la galerie. Puis il resta seul avec ce que le maître lui laissait : la certitude qu'il n'avait plus de frère, et l'image neuve, brûlante, d'un homme qu'on avait blâmé pour avoir eu le courage d'être sûr. Et il pensa à son père. Il y pensa avec quelque chose qu'il ne savait pas encore nommer, qui montait du côté du cœur, et qui ressemblait de loin à de la colère.

Il y avait, entre le cabinet d'étude et les appartements du roi, plus de portes et de gardes qu'il n'en aurait fallu pour séparer un royaume de ses ennemis, et Kaelor les franchit toutes sans qu'on l'arrête, parce qu'on n'arrête pas un prince qui marche comme s'il savait où il va. Il ne le savait pas tout à fait. Il portait deux choses en lui, ce soir, et chacune tirait de son côté : le besoin tout bête d'aller poser son front quelque part, contre quelqu'un, comme lorsqu'il était petit ; et une chose plus dure, plus droite, qui voulait réparer ce qu'on avait dit d'injuste devant le trône. Il ne savait pas encore qu'on ne demande pas de la tendresse et qu'on ne rend pas la justice dans la même phrase, et qu'il s'en allait, à treize ans, vers le seul homme au monde qui les lui refuserait toutes les deux ensemble.

Son père ne dormait plus vraiment. Il s'accordait quelques heures de repos lorsque son corps finissait par les lui imposer. On le trouvait à toute heure dans son cabinet, penché sur des cartes piquées de petits fanions, des dépêches en piles, le compte des forces qu'on avait commencé d'établir et qui ne cessait plus de croître. Une seule lampe brûlait, un fragment de Lumière vieilli qui jaunissait les papiers. Vascalos leva les yeux quand l'enfant entra, et ne se leva pas — il ne se levait plus pour personne, et Kaelor savait n'être pas personne, ce qui rendait la chose plus froide encore. Il y eut pourtant, dans ce regard, une fraction de seconde où quelque chose remua tout au fond, une vieille douceur qui cherchait le chemin de la surface sans plus le trouver ; puis l'eau se referma dessus, et il ne resta que le roi.

Kaelor demeura debout de l'autre côté de la table. Il ne savait pas dire « j'ai mal » — on n'avait jamais appris cette langue-là, dans cette maison ; alors il dit l'autre chose, celle qui avait au moins des mots.

— J'ai vu Caldris, commença-t-il. Le nom changea l'air de la pièce ; il le sentit, et continua quand même. Ce n'était pas sa faute, père. Pour Elyndor. Il a vérifié, cette nuit-là, avec un accord. Elyndor était déjà mort. Il n'a abandonné personne de vivant. Tu l'as blâmé, et ce n'était pas juste — et lui n'a rien dit pour se défendre, alors qu'il aurait pu.

Son père l'écouta sans l'interrompre, les mains à plat sur sa carte, et quand le silence retomba il ne discuta rien. Il ne dit pas que Caldris avait tort. Il ne dit pas qu'il avait raison. Il regarda son fils avec une lassitude venue de plus loin que la nuit, et lorsqu'il parla, ce fut d'une voix basse, posée, terrible de calme.

— Tu crois que je cherche un coupable. Tu es jeune. Un jour tu sauras qu'on ne blâme pas les hommes pour les punir. On les blâme parce qu'il est plus facile d'accuser un homme que d'accepter un malheur.

Il se tut, et Kaelor crut un instant que c'était fini. Ce ne l'était pas. Vascalos posa les yeux sur la carte sous ses mains, sur les petits fanions plantés aux marches du royaume, puis les releva, et quand il reprit sa voix avait baissé encore.

— Ton frère n'a pas été pris par Caldris. Ni par une voûte, ni par une maladresse, ni par rien qui ait un visage qu'on puisse haïr proprement. Il a été pris par ce qui est monté du noir, à Haldras — la chose qu'un homme a réveillée et lâchée sur nous, et qu'on nomme les Ténèbres. Voilà ce qui t'a enlevé ton frère. Pas un vieil homme fatigué qui a fait ce qu'il a pu. Souviens-toi de cela, Kaelor, le jour où l'on te donnera envie de plaindre. Souviens-toi de ce qui nous l'a pris. C'est à peu près la seule chose que j'aie à te laisser qui te servira.

Kaelor était venu avec quelque chose de dur et de droit, et il sentit cette chose fondre sans bruit, parce qu'on ne reste pas en colère contre un homme qu'on voit saigner d'aussi loin. Son père ne lui avait donné ni la tendresse ni la justice qu'il était venu chercher. Il lui avait donné un ennemi. Et ce que l'enfant ne sut pas voir, ce que nul n'était là pour lui dire, c'est qu'il le prit — parce que c'était cela ou rien, parce qu'un garçon à qui l'on a arraché son jumeau a besoin que ce soit la faute de quelque chose, et qu'il est plus facile de haïr le noir que d'habiter un monde où l'on perd ce qu'on aime sans que jamais personne en réponde. Le mot entra par la plaie qu'on avait rouverte le matin même, s'y logea, et y commença, tout doucement, son travail.

Il ne resta pas longtemps. Il ne leur restait rien à se dire que ni l'un ni l'autre n'aurait su dire. Son père se repencha sur ses cartes ; l'enfant reprit le chemin des galeries et des gardes — quatre où il en venait deux naguère, à la demie au lieu de l'heure pleine —, et le palais se referma autour de lui comme il s'était ouvert, plein de gens qui veillaient sur lui et dont pas un ne le voyait vraiment. Il se dit, en marchant, qu'il lui restait Caldris. C'était la seule chaleur de toute sa journée, la seule main qui se fût posée sur lui, et il s'y accrocha dans le noir comme à une certitude. Il ne pouvait pas savoir que cette main-là, elle aussi, avait commencé à lui être reprise, et qu'il s'appuyait, sans le savoir, sur un homme qui se défaisait. Dans ses appartements, on avait laissé une lampe allumée pour son retour. Elle n'éclairait personne d'autre que lui.

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