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Le Chant des Cristaux

Entrer dans la Trame… c’est apprendre à voir au-delà du visible.

Chapitre 11

La pierre te garde

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L'ordre arriva de Vellier le douzième jour après l'enterrement de Brann, par le fragment jumeau que le capitaine Vrennel gardait dans un coffret doublé de feutre, et Brannoc n'en sut d'abord que ce que le fort en montra : le pas du capitaine traversant la cour au milieu de la matinée, plus vif qu'à l'ordinaire. Les hommes de Kerehalde savaient lire leur capitaine comme les bergers lisent le ciel des marches. Un Vrennel contrarié marchait lentement. Celui-là marchait comme un homme qu'on vient de décharger d'un sac.

Depuis la patrouille du bord, le fort vivait mal. Ce n'était rien qu'on aurait pu inscrire dans un rapport : les corvées se faisaient, les tours de garde tournaient, le thalgar du matin avait le même goût de pâte tiède qu'il avait toujours eu. Mais les chiens refusaient encore la ligne invisible à trois cents pas du mur ouest, et les hommes avaient cessé d'en plaisanter. Et il y avait la réserve à grain. On y avait mis les deux prisonniers valides, derrière une porte de chêne prévue pour décourager les rats et les voleurs de farine, et de cette porte sortait, jour et nuit, la psalmodie du vieux. Elle passait le bois comme l'humidité passe un mur — on ne l'entendait pas vraiment, on finissait par l'avoir dans l'oreille. Daerwin prétendait qu'elle lui gâtait le sommeil depuis la courtine sud, ce qui était impossible. Personne ne le contredisait.

Brannoc, lui, prenait les gardes de la réserve sans se faire prier. Il n'aurait pas su expliquer pourquoi, et il ne cherchait pas à le faire. Il s'asseyait sur le billot, dans le couloir qui sentait la poussière de grain et la pierre fraîche, et il écoutait la voix basse dérouler son fil dont pas un mot n'avait de sens pour lui. Elle ne s'arrêtait que lorsqu'on apportait la soupe, le temps pour le vieux de répondre d'une inclinaison de tête, et elle reprenait avant que la porte soit refermée, au même endroit, aurait-on dit, où elle s'était interrompue. La femme aux traits en éventail ne faisait aucun bruit. Quand Brannoc portait la lampe pour la relève du soir, il la trouvait toujours dans la même position, assise le dos au mur, les yeux ouverts, tournés vers le vieux.

Le troisième prisonnier occupait l'infirmerie, si l'on voulait bien appeler infirmerie une soupente où le barbier du fort rangeait ses fers et ses onguents. Le guerrier blessé n'avait plus déliré depuis deux jours, ce que le barbier tenait pour un progrès et Vaerina Talvern pour le contraire. Elle venait le voir chaque après-midi, avec ses mains qui sentaient les herbes écrasées, et Vrennel la laissait faire — un prisonnier mort avant d'avoir parlé faisait désordre dans un rapport, et le capitaine haïssait le désordre plus que la dépense.

C'est Aldrec qui apporta la nouvelle au réfectoire, comme il apportait toutes les nouvelles, les vraies et les autres, avec la même autorité de colporteur. Un ordre du maréchalat, sous le sceau du général Dyscal, celui qui tenait la garnison sur les ruines de Vellier. Les prisonniers devaient y être conduits pour y être interrogés dans les formes du maréchalat — Aldrec prononça dans les formes du maréchalat en détachant les mots, du ton qu'il aurait pris pour citer une liturgie étrangère. On voulait le vieux et la femme en état de parler, et on les voulait vite.

— Trois jours de marche vers le levant, dit-il en sauçant son écuelle. Par la piste des crêtes, quatre par le bas. Et devinez qui le capitaine a de la joie à ne pas y envoyer ? Lui-même.

Le sergent Veich fit les désignations le soir, dans la cour, à l'heure où la chaleur du jour remontait des dalles. Six hommes : Aldrec, Daerwin, Tev, Maddec, Brannoc, et lui. Une charrette et la mule grise pour le blessé et les vivres. Départ à l'aube. Il dit tout cela en deux phrases, replia la liste, et il n'y eut pas de questions, parce qu'on ne posait pas de questions à Veich — sauf que Maddec en posa une.

Maddec avait vingt-deux ans, des avant-bras de bûcheron et une famille qui, deux étés plus tôt, cuisait encore son pain à Vellier. Il n'en parlait jamais. Il n'avait pas besoin d'en parler : le fort entier savait ce que le nom de Vellier remuait chez lui, et le fort entier venait d'apprendre qu'on lui demandait d'y escorter, vivants et nourris, trois de ceux qui l'avaient rasé.

— Sergent. Pourquoi moi ?

Veich le regarda un moment, de son regard qui pesait les hommes comme d'autres pèsent le grain.

— Parce que si tu restes ici pendant que d'autres les emmènent, dit-il, tu te raconteras des choses. Là-bas au moins tu verras Vellier avec tes yeux.

Il se tourna vers le reste de la file, et Brannoc sentit la question venir sur lui — Aldrec la posa à sa place, d'un coup de menton dans sa direction : et le bleu ? Veich remit la liste dans sa ceinture.

— Parce que je le dis.

Ce fut toute l'explication qu'il donna, et Brannoc s'en trouva soulagé, sans démêler s'il l'était d'avoir été choisi ou de n'avoir pas eu à s'en montrer digne à voix haute.

La journée du lendemain passa en préparatifs, et Brannoc apprit dans le détail ce que pesait une escorte : deux sacs d'orge, un quartier de lard, les outres à changer à la source de Maldenne, les fers de la mule à vérifier, la charrette à graisser pour qu'elle ne chante pas dans les côtes. Trente lieues de marches vides entre deux points fortifiés. Il compta, sans le vouloir, il comptait toujours : six hommes, trois prisonniers dont un qui ne marchait pas, trois nuits dehors. Le chiffre ne disait rien de particulier. C'était sa nudité qui parlait.

Il fallut la matinée entière à Aldrec pour graisser les moyeux, parce qu'il ne graissait pas un moyeu sans raconter la province, et Brannoc, accroupi de l'autre côté de la roue avec le pot de suif, apprit ce jour-là ce qu'était réellement le pays qu'on allait traverser. Le pays qu'il connaissait, lui, était tout au sud : les terres grasses de Velrac, où les meilleurs champs donnent deux moissons dans l'année et où les charrois de grain vont vers Valdor en files si longues qu'un enfant met une matinée à les compter. Au-dessus de Velrac il y a encore des villages, puis des bourgs plus rares, puis les dernières granges, et puis on entre dans les marches. Les marches, disait Aldrec en frottant, ce n'est pas une frontière : c'est la moitié d'un royaume. Il faut douze jours d'un bon pas pour aller du dernier verger de Valdorne au premier caillou noir des terres ardentes, et dans ces douze jours il y a trois forts, une dizaine de bourgs qui se vident, et le reste. Le reste, il ne le nomma pas.

— Du temps des troupeaux, on montait par là avec quatre mille têtes, dit-il, et on trouvait à qui parler tous les soirs. Des parcs, des puits entretenus, des gens qui te vendaient du lait aigre trois fois son prix et qui t'auraient veillé si tu tombais malade. Tout ça tenait par les bêtes, petit. Les bêtes sont parties les premières.

Brannoc voulut savoir ce qu'il y avait au bout, tout au bout, derrière les terres ardentes, et Aldrec s'arrêta de frotter le temps de le regarder — le regard qu'on pose sur un gamin qui demande où finit la mer.

— Personne n'y est allé. Ou personne n'en est revenu, ce qui revient au même pour les cartes du maréchalat. Il replongea son chiffon dans le suif. Kerehalde, c'est le dernier nom. Après nous, il n'y a plus de royaume — il y a de la terre.

Vers le soir, il portait une brassée de harnais à la sellerie quand il entendit, par la fenêtre ouverte du bureau, la voix du capitaine qui refusait quelque chose — le ton administratif des refus définitifs.

— … le maréchalat a ses interprètes, maîtresse Talvern. Payés sur ses registres. La route n'est pas un endroit pour une femme de bourg, et ma solde ne paiera pas une seconde fois ce que le maréchalat paie déjà.

Il ne saisit pas la réponse de Vaerina, seulement son timbre, égal, et quelque chose qui devait être un salut plus poli que le refus ne le méritait. Il la croisa au bas des marches. Elle s'arrêta devant lui — elle s'arrêtait rarement devant quelqu'un — et le considéra avec cette attention économe qu'elle mettait en toute chose.

— Toi, dit-elle. Tu étais à la combe.

Elle le regarda un moment de plus qu'il n'en fallait pour reconnaître quelqu'un.

— J'oublie les visages de ce fort en trois jours, dit-elle. Pas le tien. Je ne sais pas encore ce qui m'en empêche.

Ce n'était pas une question, et Brannoc ne répondit rien. Elle jeta un œil vers la réserve à grain, d'où la psalmodie arrivait jusqu'à eux, amincie par la distance et le soir.

— Le blessé n'arrivera pas à Vellier, dit-elle du même ton dont elle aurait annoncé la pluie. Le mal est dans le sang. Quand ce sera fait, le vieux demandera quelque chose, et personne dans ta colonne ne comprendra quoi. Alors écoute.

Elle prononça des mots. Des sons gris et coupants, qui ne ressemblaient à rien de ce qu'on parlait dans les bourgs, et pourtant Brannoc sentit un froid le traverser, parce qu'il les reconnut — il les avait entendus à la combe basse, dans la bouche du vieux, à l'instant où les lames s'étaient arrêtées.

Khar-en-thal. La main s'arrête. C'est un mot qu'on ne discute pas, chez eux. On ne le crie pas pour soi : on le crie pour ce qui doit être épargné. Elle attendit qu'il l'ait redit, corrigea l'appui sur la première syllabe, hocha la tête. Ash veroth. Un mort est porté. Tu le dis avant de toucher le corps, ou tu ne touches pas le corps.

— Pourquoi moi ? demanda Brannoc, et il s'aperçut qu'il posait la question du jour, celle de Maddec, celle que tout le fort portait.

Vaerina remonta d'un geste la manche où elle gardait son objet rituel, et ce fut sa seule réponse pendant un moment.

— Parce qu'il faut bien que quelqu'un, dans cette colonne, porte autre chose que du fer. Elle s'éloigna de deux pas, se retourna à demi. — Ne les gaspille pas. Un mot qu'on dit pour rien devient un mot qui ne vaut rien.

L'aube du départ fut grise et sèche, avec ce vent de rien du tout qui court sur les marches avant le jour et qui tombe dès que le soleil paraît. On sortit les prisonniers à la première heure. Le vieux passa la porte de la réserve sans cesser sa psalmodie, cligna des yeux dans la lumière pâle, et se laissa lier les mains devant lui avec l'indifférence d'un homme qu'on habille. La femme suivait. Elle chercha le vieux du regard dès le seuil, le trouva, et ne le lâcha plus ; le reste — les cordes, la cour, les soldats, le fort entier — parut glisser sur elle sans laisser de trace. On hissa le blessé sur la charrette, emmailloté dans une couverture de selle, et la mule coucha les oreilles, longuement, avant d'accepter de sentir ce qu'on lui donnait à tirer.

Le lieutenant Marvenne regardait depuis la porte de la salle commune, son long visage plus long encore à cette heure, et il ne dit rien, parce que ce qu'on dit aux colonnes qui partent, à Kerehalde, il l'avait trop souvent dit aux pierres de la cour.

Veich remonta la file une dernière fois. Il vérifia la sous-ventrière de la mule, fit resserrer une outre à Tev, retourna d'autorité le fourreau de Maddec qui prenait la cuisse au mauvais angle. Arrivé à Brannoc, il tira d'un coup sec sur la bretelle de son sac, la fit claquer à plat contre l'épaule — une tape brève, du dos de la main, machinale, la même qu'à chaque sortie de patrouille, un geste qui ne voulait rien dire et que le sergent n'aurait pas su nommer si on le lui avait fait remarquer. Il passa au suivant sans un mot.

Les portes s'ouvrirent, et le pays entra dans la cour.

Brannoc avait passé ces portes une douzaine de fois depuis son arrivée, pour des corvées de bois et des patrouilles d'une demi-journée, et il n'avait jamais rien vu de ce qu'il vit ce matin-là. Peut-être parce qu'on partait pour trois jours et que trois jours changent la façon dont on regarde une route. La piste du levant montait droit dans le matin entre des murets effondrés que plus personne ne relevait, et derrière elle le pays se dépliait par étages, crête après crête, d'un brun bleuté qui pâlissait à mesure jusqu'à devenir la même chose que le ciel, sans qu'on puisse dire à quel endroit exactement l'un devenait l'autre. Il n'y avait pas une fumée, pas un toit. Rien qui ait été posé là par une main d'homme, sur toute la largeur du regard, et cela continuait bien après l'endroit où le regard renonçait.

Il pensa, sans se le formuler tout à fait, qu'ils étaient six et qu'ils étaient très peu. Puis il pensa que six suffisaient, puisqu'on n'en envoyait pas davantage et que la chose se faisait depuis toujours ainsi, et il y eut dans cette pensée quelque chose de si neuf et de si chaud qu'il en fut gêné et qu'il rectifia la position de sa lance pour se donner une contenance. Devant lui, Veich marchait de son pas de tous les jours, celui qui n'accélérait pas aux départs et ne ralentissait pas aux arrivées, et qui avalait le pays comme on avale une besogne.

Les chiens du fort, qui suivaient toujours les colonnes jusqu'au premier tournant, firent une vingtaine de pas et s'assirent tous ensemble dans la poussière, et Brannoc préféra ne pas se demander ce qu'ils savaient. Quelque part derrière eux, une des dernières habitantes des hameaux du bord gardait un seuil et disait que quelqu'un devait rester pour raconter ; la phrase lui revint sans effort, et il pensa que dans cette histoire-ci, c'était peut-être lui qu'on avait chargé de revenir raconter.

Sur la charrette, la psalmodie continuait, égale, patiente, indifférente aux cahots — et Kerehalde rapetissa dans leur dos avec, entre les deux, ce fil de voix tendu qu'ils emportaient vers l'est.

Ils prirent par les crêtes. Le maréchalat voulait ses prisonniers vite, et Veich avait traduit ce vite en jours de marche, comme il traduisait toute chose en distances et en charges. C'était un pays haut et pelé, où la piste suivait l'échine des collines entre des murets qui ne retenaient plus rien, et l'herbe y blanchissait avant l'été, rase, fatiguée, une herbe qui poussait par habitude. On croisait des bergeries dont le toit avait cédé, ouvertes au ciel, avec leurs parcs vides dont les claies pourrissaient debout. Maddec avait pris la tête, le plus loin possible de la charrette, et il n'en bougea pas de la journée.

Ce ne fut que le deuxième matin que Brannoc comprit ce qui le troublait depuis leur départ : l'espace, immense, de tous côtés. Trois ans de caserne et de garnison lui avaient appris à vivre dans des espaces qu'on mesure en pas — la halle des hommes, la cour, le chemin de ronde, la courtine sud et la courtine nord. Ici, on montait une croupe pendant une heure pour découvrir, de l'autre côté, la même chose recommencée trois fois, et il fallait le reste de la matinée pour en traverser une. Les distances ne se comportaient pas comme au sud. Un petit bosquet qu'on croyait atteindre avant midi restait devant eux jusqu'au soir, et se révélait alors n'être ni un bosquet ni petit. Les nuages aussi avaient de la route à faire et faisaient courir leurs ombres sur des lieues de croupes brunes, une ombre après l'autre, et l'on pouvait suivre des yeux une de ces ombres pendant tout le temps qu'il fallait pour manger une galette.

Le vent ne cessait jamais tout à fait. Il sentait la pierre chauffée et une plante grise que Brannoc n'avait pas dans son pays, une chose rase et coriace qu'on écrase sous la semelle et qui rend une odeur de résine amère, poivrée, qui reste dans le nez une demi-lieue. Aldrec en arracha une poignée au premier col et la fourra dans le col de sa chemise, à l'ancienne mode des bouviers, en disant qu'à défaut d'autre chose cela éloignait les mouches ; le soir venu, tous en avaient fait autant sans se concerter, et la colonne entière sentait le poivre et la marche.

Le premier jour, les hommes marchèrent contre la voix du vieux. Elle était là dès le réveil, égale, patiente, posée sur la colonne comme la poussière sur les sacs, et Daerwin jurait entre ses dents chaque fois qu'elle franchissait certaine note. Le deuxième jour, sans que personne l'ait décidé, ils marchaient avec. Elle tenait le pas mieux qu'un tambour, elle remplissait le pays vide, et quand le vieux se taisait pour boire, le silence qui suivait était pire — on se surprenait à attendre que ça reprenne, et ça reprenait, au même endroit, aurait-on dit, où le fil s'était posé.

La source de Maldenne sortait du flanc d'une combe, sous une dalle penchée que quelqu'un avait calée là au temps où l'on entretenait ces choses, et l'eau en tombait dans une vasque de pierre creusée à la main, si froide qu'elle faisait mal aux dents et qu'on la buvait par petites gorgées en jurant de plaisir. Il y avait des marques sur la dalle, des encoches de bouviers, des initiales, un compte de bêtes gravé par un homme mort depuis longtemps ; Aldrec passa le pouce dessus en montant les outres, sans rien dire pour une fois. Autour, les buis avaient repris toute la combe. On voyait encore où avait été le parc.

C'est là, pendant qu'on changeait l'eau, que Brannoc vit pour la première fois la femme s'occuper du blessé. Elle avait trempé un pan de toile et, de ses mains liées, avec une précision que les cordes ne gênaient pas, elle lui humectait les lèvres, le front, le creux du cou. A Kerehalde, Brannoc ne l'avait jamais regardé en face. Il découvrit, dans la lumière crue de midi, un homme à peine plus vieux que lui, dont les traits d'adulte couraient des pommettes aux tempes, d'un noir profond que la lumière tirait vers le bleu. Il lui vint que ce visage-là portait son écriture depuis bien plus longtemps que lui-même portait l'uniforme. Sa tête était couverte de petites tresses serrées, à leur manière, et une seule épaisse partait de l'arrière du crâne et descendait plus bas que les autres, liée à mi-longueur par un cordon de cuir noué de trois tours. Brannoc l'avait déjà vue quelque part, cette natte-là, et ce nœud-là à trois tours bouclé court, et il chercha où pendant une centaine de pas avant de laisser tomber.

Dans la montée qui suivit, la charrette prit les cahots de travers et le garçon se mit à tousser, une toux qui cherchait l'air très loin et ne le trouvait qu'à moitié. Brannoc marchait à hauteur de la roue ; il décrocha son outre sans se dire qu'il le faisait, la tint au-dessus des lèvres du blessé le temps qu'il fallut, la raccrocha et reprit son rang. Nul ne fit de remarque. Il but moins ce soir-là et personne ne fit de remarque là-dessus non plus — sauf le regard de Maddec, depuis la tête de la colonne, qui pesa sur lui un moment avant de retouner à la piste.

Au feu du soir, Aldrec raconta la crête au temps des troupeaux, quand on menait à la foire de Velrac des bêtes à ne plus savoir les compter — ton pays, ça, petit, dit-il à Brannoc sans attendre de réponse —, et chacun savait qu'il doublait les chiffres, et on le laissait doubler, parce que le pays qu'il racontait valait mieux que celui qu'on traversait. Les galettes d'orge cuisaient sur les pierres du foyer, le lard graissait les doigts, et la voix du vieux, quelque part derrière eux dans le noir, tournait toujours. Brannoc s'endormit dedans sans s'en apercevoir.

Il prit la deuxième garde. Le feu était tombé à la braise, le vent avait molli comme il mollit après minuit, et quand Brannoc s'écarta de trois pas pour laisser ses yeux se faire au noir, il découvrit ce que le sud ne lui avait jamais montré. Le ciel n'était pas noir : il était plein. Il y avait dans le ciel une infinité d'étoiles et la bande pâle que sa grand-mère appelait le chemin des morts traversait tout cela d'un bord à l'autre du monde avec une largeur qu'il ne lui avait jamais connue au-dessus des toits de Velrac. Et sur toute la terre, en dessous, il n'y avait rien. Pas une lueur. Il tourna sur lui-même, lentement, pour être sûr — au levant, au nord, au couchant, rien, et la seule flamme allumée de toute cette moitié du monde était derrière lui, haute comme une main, gardée par cinq hommes qui dormaient.

Veich vint le rejoindre au bout d'un moment, parce qu'il ne dormait pas plus de quatre heures et jamais d'affilée. Ils restèrent un temps sans rien dire, ce qui ne gênait ni l'un ni l'autre.

— Six hommes pour une mission pareille… Je ne comprends pas dit Brannoc, à qui la chose tournait dans la tête depuis les portes du fort.

— Tu en espérais davantage ? Une colonne plus grosse se voit de loin, avance moins vite et mange davantage. On se ferait repérer avant même la première côte. Et surtout, on ne les a plus. Valdor économise ses hommes depuis douze ans. Alors on passe comme on peut, et le maréchalat écrit que la route est sûre parce qu'on est passés.

Il dit cela sans amertume, du ton dont il aurait donné le poids d'un sac. Brannoc regarda la ligne des crêtes qui bouchait le nord, plus noire que le ciel, et il lui vint que quelque part au-delà, à des jours de là, il y avait un pays où la terre elle-même était partie. Une terre peuplée de gens qui en descendaient parce qu'ils n'avaient plus le choix, et qu'entre les uns et les autres il n'y avait rien d'autre qu'une poignée de forts espacés d'une semaine et des hommes comme celui qui se tenait à côté de lui.

— Sergent. Vous êtes ici depuis longtemps ?

Veich attendit avant de répondre, comme il le faisait toujours : juste assez longtemps pour que la réponse mérite d'être donnée.

— Assez pour avoir vu le pays se vider. Pas assez pour m'y être fait.

Il y avait, dans la façon dont il avait dit cela, une porte entrebâillée, et Brannoc la vit. Il aurait pu demander d'où il venait, ce qu'il y avait eu avant Kerehalde, s'il restait quelqu'un quelque part qui l'attendait — c'étaient des questions qu'on posait de garde, la nuit, et l'homme était d'humeur à en recevoir une. Il ne la posa pas. Il se dit qu'il y avait deux nuits encore avant Vellier, et trois au retour, et tout un été de gardes après celui-là, et que ces questions-là trouvent leur heure toutes seules. Le sergent attendit un moment puis il tapota le pommeau de son couteau contre sa cuisse, dit qu'on partait à la première lueur et alla se recoucher.

Le deuxième jour, le pays se fit plus las encore, et Brannoc remarqua une chose qu'il garda pour lui. Deux fois, la voix du vieux descendit d'un ton — sur des étendues où il ne voyait rien, de l'herbe, des pierres, un vallon pareil aux autres — et remonta cent pas plus loin. Il finit par guetter ces baisses comme on guette les nuages. Le soir venant, l'état du garçon changea d'odeur ; la fièvre s'était installée dans la couverture de selle, aigre et sucrée à la fois, et la respiration prit un bruit de linge mouillé. La femme ne quittait plus le bord de la charrette. Sa toile ne quittait plus ses mains.

Ce fut le silence qui les réveilla.

Brannoc sut avant d'avoir ouvert les yeux ce que ce silence voulait dire. La voix s'était tue, et la nuit entière parut déséquilibrée. Autour du feu mort, les hommes se levaient un à un et cherchaient leurs armes avant même de chercher ce qui les avait réveillés : trois jours durant, cette voix leur avait dit où étaient les prisonniers sans qu'ils aient à regarder, et un homme qu'on n'entend plus est un homme qui a défait ses liens, ou un homme à qui l'on est venu les défaire. Près de la charrette, le vieux se tenait debout, tourné vers le corps du garçon, immobile pour la première fois depuis Kerehalde. Tev s'approcha le premier — pour constater, pour décharger, il n'aurait pas su le dire lui-même — et quand sa main toucha le rebord, le vieux parla. Trois mots, gris et coupants, répétés sans hausser le ton, et qui n'avaient pas l'air de vouloir céder. Les fers sortirent à moitié. Et Brannoc, le froid dans le dos, reconnut au milieu de la phrase les sons que Vaerina lui avait fait redire au bas des marches.

— Tu comprends ce qu'il dit, toi ? demanda Veich, sans quitter le vieux des yeux.

— Deux mots. L'interprète du fort me les a donnés avant de partir. Brannoc s'entendit parler d'une voix qu'il ne se connaissait pas, plate et prudente. Il dit qu'on va porter le mort. C'est ce qu'ils prononcent avant de mettre la main sur un corps. Tant que ce n'est pas dit, on n'y touche pas.

Veich le regarda un moment, rangea cela où il rangeait le reste, quelque part où rien ne se perdait, et ne demanda rien d'autre. Ce fut Maddec qui parla, depuis l'autre bord du feu, d'une voix qu'on ne lui avait jamais entendue, basse et égale.

— Pour les miens, personne ne s'est arrêté.

— Non, dit Veich. Personne ne s'est arrêté pour les tiens.

Il laissa le silence durer ce qu'il devait durer, ni plus ni moins, et donna ses ordres : qu'on s'écarte de la charrette, garde doublée jusqu'au jour, départ retardé. Il ne se justifia pas. On ne discutait pas les ordres de Veich, et celui-là moins qu'un autre, parce que chacun sentait confusément qu'en le discutant on aurait appris sur soi-même quelque chose qu'on préférait ne pas savoir.

Au petit matin, le vieux se mit en marche sans qu'on le lui permette et sans qu'on l'en empêche, droit vers une échine de roche nue qui dominait le camp, et s'arrêta devant une dalle plate, longue comme un homme. Là, il attendit. Le soleil était levé mais la lumière tardait encore dans les fonds, et Brannoc comprit, aux gestes que le vieux ne faisait pas, qu'il attendait qu'elle monte — qu'il ne rendrait pas le garçon à une pierre froide. Veich regarda une fois vers l'est, mesura l'heure qu'on allait perdre, et ne dit rien.

C'est Brannoc qui porta le corps, parce qu'il était le seul à pouvoir le toucher. Il prononça les mots avant de glisser les bras sous les épaules — ash veroth, et sa langue les trouva moins étrangers que la veille —, la femme prit les pieds sans qu'on le lui demande, et ils montèrent ainsi l'échine tous les deux, le mort entre eux, sous les yeux des cinq soldats qui ne bougèrent pas. Le corps pesait ce que pesait le sien. Brannoc s'appliqua à ne pas y penser.

Quand le soleil toucha la dalle, on y coucha le garçon face au ciel, et la femme s'agenouilla près de sa tête et se mit au travail sans rien demander à personne. La natte était épaisse, serrée de longue date, et les cordes lui joignaient les poignets à trois doigts l'un de l'autre. Elle ne pouvait pas écarter les mains. Elle prenait un croisement entre l'index et le pouce de la droite, cherchait le suivant avec la gauche qui ne venait pas assez loin, reprenait, perdait ce qu'elle avait dégagé et recommençait aussitôt. Elle finit par caler l'avant-bras contre la pierre pour se faire un appui, et cela alla un peu mieux.

Elle ne soupira pas une fois. Elle ne leva pas les yeux vers les hommes, ne montra pas ses liens, n'attendit rien de qui que ce soit ; elle s'était déjà résignée au temps que cela demanderait et reprenait chaque croisement avec la même lenteur, du premier au vingtième.

Les hommes, eux, voyaient leur patience se défaire bien plus vite que la tresse. Daerwin changea d'appui et rechangea, Aldrec qui remplissait tous les silences depuis Kerehalde n'ouvrit pas la bouche. Brannoc s'aperçut qu'il attendait chaque croisement avec elle, qu'il éprouvait un bref soulagement lorsqu'elle en défaisait un, et qu'un serrement lui revenait chaque fois qu'elle le reperdait. Il détourna les yeux, mais ils revenaient toujours à son ouvrage. Il n'aurait pas su dire ce qui, là-dedans, était insupportable — ce n'était pas la mort du garçon, il en avait vu d'autres depuis la combe, et ce n'était pas la prisonnière, il avait appris en trois jours à ne plus la voir. C'était de rester à six, debout et en armes, à la regarder recommencer sans fin.

Veich ne regarda ni l'est, ni le soleil sur la dalle ; l'heure était réglée depuis la veille et il ne la comptait plus. Il regarda ces mains-là un long moment. Personne ne lui demanda rien. Puis il demanda qu'on la délie.

Il n'y eut pas d'ordre plus long que celui-là, et il fallut un temps pour qu'il produise son effet : Daerwin ouvrit la bouche et la referma, Tev regarda le sergent de la façon dont on regarde un homme qui vient de se tromper de mot, et Maddec ne regarda rien du tout. Veich ne répéta pas et ne se justifia pas. Brannoc, presque soulagé, coupa la corde.

Elle ne le remercia pas, ne se tourna pas, n'accorda pas même un regard à celui qui venait de trancher la corde. Elle ouvrit les mains, une fois, comme on éprouve un outil qu'on vient de vous rendre, et elle reprit son ouvrage là où elle l'avait laissé, avec les deux mains cette fois, et l'on vit ce que cela devait être depuis le début : les croisements tombaient l'un après l'autre, sans hâte, jusqu'à ce que les cheveux soient répandus sur la pierre. Six soldats regardèrent une prisonnière défaire des cheveux, et pas un ne s'assit.

Quand elle eut fini, elle se recula d'un pas et tendit les poignets d'elle-même à un autre homme que Brannoc, joints comme avant. On la relia. Personne ne demanda ce que tout cela voulait dire, et rien sur son visage n'aurait pu servir de réponse.

Alors le vieux parla. Deux syllabes, lentes, adressées à Veich et à personne d'autre — ash-noreth —, et c'était la première chose qu'il adressait à un Valdornais depuis la réserve à grain. Brannoc ne connaissait pas ce mot-là, et personne ne le traduisit. Veich ne demanda pas ce qu'il voulait dire ; il rendit au vieux un signe de tête bref, du même qu'il rendait aux hommes de sa colonne, et il alla vérifier la sous-ventrière de la mule.

Le vieux chanta. C'était la mélopée de la combe basse, celle qui ne montait ni ne descendait à la manière des chants valdornais, qui tournait plutôt, comme tournent les vents établis, et Brannoc lui tourna le dos — face au pays vide, la lance en main, sans pouvoir se dire s'il gardait la colonne contre le pays ou le chant contre la colonne. La formule de la garnison lui vint sans qu'il l'appelle : la pierre qui garde, le vent qui passe. À Kerehalde on couchait les morts sous la pierre et on laissait le vent aller. Ici on les couchait sur la pierre, et c'était le vent qu'on priait de rester.

On repartit dans l'heure. Le corps demeura sur la dalle, offert, et Aldrec, en resanglant la mule, commença quelque chose sur les oiseaux qu'il ne finit pas. Veich remonta la file, tira d'un coup sec sur la bretelle de Brannoc, la fit claquer à plat — le geste de toujours — et prit la tête. Derrière, la voix du vieux reprit son fil, au même endroit où elle s'était rompue, et Maddec, qui avait tourné le dos à la dalle d'un bout à l'autre du chant, fut le premier prêt au départ.

Elle commença dans la première montée, et Brannoc mit longtemps à comprendre ce qu'elle faisait.

Il crut d'abord au désordre — une femme qui touche ses cheveux parce qu'il faut bien que les mains fassent quelque chose. Puis il vit la lenteur. Elle avait pris la natte épaisse, celle de l'arrière de sa tête, et elle la défaisait par le bas, un croisement après l'autre, de ses mains liées, en marchant. Le cordon de cuir était parti le premier. Elle ne s'aidait pas des dents. Elle ne s'arrêtait pas quand la piste devenait mauvaise et qu'il fallait regarder où l'on met les pieds ; elle regardait où elle mettait les pieds, et ses doigts continuaient sans elle. Ce fut l'affaire d'une partie de l'après-midi.

Ce qui le retint, ce fut ce qu'elle ne touchait pas. Elle avait la tête couverte de petites tresses serrées contre le crâne, des dizaines, certaines grises d'usure et d'autres si nettes qu'elles paraissaient faites de la semaine, et pas une seule ne fut défaite. Elle passait entre elles avec le dos des doigts pour dégager la grande, et elle les remettait en place ensuite du même mouvement, sans y penser, de la façon dont on repousse un objet auquel on tient vers le fond d'une étagère. Une seule chose se défaisait sur cette tête, et tout le reste devait rester.

Au soir, c'était fini. Les cheveux de l'arrière lui tombaient libres sur les épaules, plus longs que le reste, ondulés du pli qu'ils avaient gardé, et cela donnait à cette tête quelque chose de défait qu'aucune fatigue et aucune corde n'y avaient mis en trois jours. Aldrec la regarda deux fois et ne dit rien, ce qui, chez Aldrec, valait un traité. Brannoc pensa qu'il y avait dans ce geste une nécessité qu'il ne comprenait pas. Il en devinait l'importance sans en connaître la langue.

Le cordon de cuir, elle l'avait tenu dans son poing un long moment avant de le laisser aller. Il tomba dans la poussière de la piste sans qu'elle tourne la tête. Brannoc marchait trois pas derrière ; il vit la petite chose noire arriver sous ses yeux, noué de ses trois tours, il commença le geste de se baisser — et il ne le fit pas, parce qu'on ne ramasse pas ce qu'un prisonnier jette, parce que Maddec regardait, parce qu'il n'aurait pas su quoi en faire. Il l'enjamba. Il y repensa le soir, et le lendemain, et bien plus tard encore, quand il eut de quoi comprendre ce qu'il avait enjambé.

La femme n'avait pas eu un regard pour Brannoc. Ni pour l'outre, ni pour les mots, ni pour le portage. Il y repensa toute la matinée. La piste redescendait vers un pays de défilés où l'on entendait courir l'eau, et lui refaisait sans cesse le compte : six hommes, deux prisonniers, deux nuits encore. Chaque fois, il avait le sentiment qu'un élément manquait à l'addition. Chaque fois, le compte retombait juste.

On entendit l'eau bien avant de la voir. Le pays des crêtes s'était rompu d'un coup, et la piste descendait entre deux parois de roche rousse où l'ombre, après deux jours de plein ciel, avait un goût de cave. Le bruit montait du fond, grossissait à chaque lacet, et quand la colonne atteignit le gué — une eau vive, claire, coupée de dalles affleurantes —, il remplissait le défilé d'une paroi à l'autre, si bien qu'on ne s'entendait plus qu'en criant. Veich fit ce que Brannoc lui avait toujours vu faire dans les endroits qu'il n'aimait pas : il raccourcit la colonne. Tev passa devant, la charrette vint au centre, et les ordres cessèrent d'être des mots pour devenir des gestes.

Veich avait dit le mot deux jours plus tôt, à Kerehalde, devant la table où l'on avait déplié la route. Si on doit nous prendre, on nous prendra au gué. Il l'avait dit du ton dont il annonçait la pluie, sans insister, et il avait tracé l'itinéraire par le gué quand même, parce qu'il n'y en avait pas d'autre à moins de quatre jours et que le blessé n'avait pas quatre jours. Brannoc, qui n'avait rien à faire dans cette pièce et qui y était resté parce que personne ne l'en avait chassé, avait regardé le sergent regarder la carte, et il avait cru comprendre qu'un homme qui prévoit une chose est un homme qui l'empêche. Il entrait à présent dans le défilé et il voyait Veich lever les yeux vers les parois l'une après l'autre, et il comprenait son erreur.

La mule s'engagea dans l'eau et coucha les oreilles, longuement, de la même façon qu'à Kerehalde au matin du départ. Brannoc le nota et n'en fit rien. On ne fait rien d'une mule qui couche les oreilles ; on avance.

Ce fut le silence, de nouveau, qui le prévint.

Au milieu du gué, la voix du vieux se tut. Elle ne s'éteignit pas dans une phrase, elle ne baissa pas d'un ton comme sur les étendues des crêtes — elle cessa, net, et le vacarme de l'eau parut s'engouffrer dans la place laissée vide. Brannoc connaissait ce silence, maintenant. Il chercha le mort autour de lui et ne le trouva pas, et en relevant la tête il rencontra le regard de Veich, déjà tourné vers lui, déjà arrêté — le sergent rangeait tout, rien ne se perdait, et ce qu'il avait rangé de la nuit d'avant venait de resservir. Veich ouvrit la bouche sur un ordre que personne n'entendit jamais.

Ce ne furent pas les parois. Ce fut l'eau.

Sous le surplomb de la rive opposée, là où le courant creusait une ombre que le soleil de midi ne touchait pas, la rivière se leva. Sept hommes, peut-être huit, gris jusqu'aux lèvres, l'eau leur ruisselant des cheveux et des manches, aussi raides que des gens qui ont attendu longtemps dans le froid. C'est la première chose qu'il pensa, et c'était la plus inutile de toutes : ils sont là-dedans depuis ce matin.

Il n'y eut pas de cri. Ni eux ni les hommes de Veich, parce que l'eau prenait tout, les ordres, les noms, les avertissements, et les emportait vers l'aval. Le combat commença sans avoir été déclaré et se fit d'un bout à l'autre dans le seul bruit de la rivière.

Tev était devant. Il eut le temps de se retourner, de comprendre, et de faire exactement ce qu'il fallait faire : il monta son bouclier et planta ses appuis dans le lit du gué. Cela ne servit à rien. La lame noire ne chercha pas le bouclier ; elle passa au-dessus, dans l'espace d'une main entre le bord du fer et le rebord du casque, et Tev resta debout une seconde de plus qu'il n'aurait dû, les jambes encore convaincues, avant de partir sur le côté. Le courant le retourna avec indifférence et le porta contre les dalles, où il resta pris par le ceinturon, les bras ouverts, remuant au rythme de l'eau. Il remua ainsi pendant tout ce qui suivit.

Daerwin fit mieux que tous. Il descendit sa lance à hauteur, cria quelque chose que personne n'entendit, et il toucha — Brannoc vit la pointe entrer dans l'épaule d'un des hommes gris et ressortir en arrachant, il vit l'homme reculer de deux pas dans l'eau en tenant son bras contre lui. Puis le second vint par la droite de Daerwin, qui n'avait plus de bras libre pour ce côté-là, et ce fut tout. La lance partit d'un côté, Daerwin de l'autre.

Aldrec recula en fauchant devant lui à hauteur de ventre, sans viser, comme on écarte des ronces — il toucha quelque chose, fut touché, s'affaissa contre la paroi la cuisse ouverte, les deux mains dessus. Il resta là, vivant, hors du compte, et il regarda le reste avec des yeux qui ne clignaient plus.

Brannoc, lui, ne fit rien. Il ne recula pas, il ne se cacha pas, il ne courut pas — il ne fit rien du tout. Ses mains tenaient la lance comme on le lui avait appris et ses jambes avaient cessé de lui appartenir. Il voyait chaque chose avec une netteté qui ressemblait à de la lenteur : les sacs d'orge crevés sur les dalles, la farine qui partait dans le courant en longues traînées pâles, la mule qui tirait sur son trait en hurlant d'une voix presque humaine. Et il voyait qu'aucun des hommes gris n'allait vers les sacs. Aucun n'allait vers la mule, ni vers les armes tombées, ni vers rien de ce qu'on prend quand on attaque un convoi. Ils convergeaient vers la charrette. Deux coupaient déjà les liens du vieux tandis que les autres faisaient face autour de lui, en cercle, dans le sens des lames, et ils l'entouraient comme on entoure une chose précieuse qu'on avait crue perdue.

La femme n'avait pas bougé. Debout près de la roue, les mains liées, elle tenait ses yeux sur le vieux, et le combat passait autour d'elle sans qu'elle lui fasse l'honneur d'un regard.

Veich travaillait. Il n'y avait pas d'autre mot, et Brannoc n'en trouva jamais de meilleur : le sergent travaillait, à deux pas de la charrette, dans une eau qui lui montait aux genoux, avec l'économie d'un homme qui fait depuis vingt ans un métier dont il connaît chaque geste. Il ne portait aucun coup qui parût difficile. Il n'y avait dans sa manière ni élan ni beauté. Il attendait qu'on vienne, il détournait de l'avant-bras, et il rendait très court, très bas, dans les endroits où les hommes ne sont pas faits pour être touchés. Le premier des gris qui l'aborda mourut de cette façon-là, sous le bras levé, sans que Veich eût seulement l'air d'avoir changé de position ; et Veich regardait déjà le suivant avant que celui-là fût dans l'eau.

Le suivant ne vint pas pour Veich. Il vint pour Brannoc. Ce dernier le vit contourner la charrette par l'arrière et remonter vers lui le long de la roue, et il sut, avec une certitude qui n'avait rien de la peur et qu'il ne connaissait pas encore, qu'il n'y pouvait rien : ni le tenir, ni l'éviter, ni le retarder d'une seconde. Il baissa sa lance parce qu'on lui avait appris à baisser sa lance. Il regarda l'homme venir. Et par-dessus l'épaule de l'homme, à dix pas dans le vacarme de l'eau, il rencontra le regard de Veich.

Il n'y eut rien de long dans ce regard. Le sergent tenait un autre gris devant lui, et l'affaire qu'il avait à régler là où il était valait au moins la sienne. Brannoc vit ses yeux quitter son adversaire, se poser sur lui, mesurer la distance, la roue, le passage, et revenir. Il vit un homme faire un compte en un quart de seconde. Il vit le résultat de ce compte s'installer sur ce visage-là comme s'y installaient les ordres, sans discussion, sans rien qui ne ressemble à un adieu, et il comprit ce que le sergent venait de décider une pleine seconde avant que le sergent ne bouge.

Il eut cette seconde pour crier non mais l'eau la lui prit.

Ce qu'il sentit ensuite : une main fermée sur sa bretelle, le cuir qui claque à plat contre son épaule — le geste de toujours, le geste de mille matins dans la cour —, et le monde qui pivotait. Il alla en arrière contre la roue, l'eau et le ciel échangèrent leurs places, et là où il s'était tenu, Veich se tenait. Le coup destiné à l'un entra dans l'autre, sous les côtes, jusqu'à la garde. Le sergent répondit dans le même temps, d'un revers court qui plia l'homme en deux et le laissa à genoux dans le courant, et il se mit dans le passage entre la roue et la paroi, ce passage étroit qui menait à Brannoc, et il le tint.

Il le tint plus longtemps qu'un homme avec cela dans le ventre a le droit de tenir quoi que ce soit. Un pied ancré sur la dalle, l'autre dans l'eau, l'épaule contre la roue, sans un mot de trop, sans un mot du tout. Deux vinrent ensemble et il les fit attendre l'un derrière l'autre, parce que le passage était étroit et qu'il avait choisi cet endroit-là pour cette raison-là. L'eau qui sortait de sous la roue avait changé de couleur et le courant l'emportait aussitôt, si bien qu'elle était toujours claire un pas plus loin, et Brannoc, ramassé contre le moyeu, regardait cette eau claire et n'arrivait plus à en détacher les yeux.

Il cria alors la seule chose qui lui restait à jeter dans le vacarme, le mot que Vaerina lui avait fait redire au bas des marches, celui qu'on ne crie pas pour soi.

Khar-en-thal !

Rien ne s'arrêta. La rivière mangea le mot à trois pas de sa bouche, ou le mot ne valait rien dans cette bouche-là et les lames continuèrent leur affaire exactement au même train. Un seul des hommes gris tourna la tête — un jeune, une seconde, pas davantage —, et cette seconde ne servit à rien ni à personne. La deuxième lame trouva Veich haut dans la poitrine et le fit reculer d'un demi-pas contre la roue, qui grinça. Il revint dans le passage. La troisième, il ne la vit pas plus que Brannoc n'avait vu la première.

Il descendit le long de la roue plutôt qu'il ne tomba, assis dans l'eau peu profonde, le dos contre les rais, et quand Brannoc parvint à lui — le combat s'était déporté vers l'aval, là où l'on achevait de rassembler ce qu'on était venu chercher —, le sergent avait déjà fait ses comptes. Il regarda Brannoc de son regard de toujours, celui qui pesait les hommes, et Brannoc y chercha ce qu'on cherche dans ces cas-là, un reproche, un pardon, une raison. Il n'y avait rien de tout cela. Il y avait un sergent qui regardait un homme de sa colonne et qui estimait ce qu'il en restait à faire. Veich donna son ordre.

— Le dos à la roche.

Ce fut tout. Sa main quitta la plaie, descendit vers son ceinturon, tira sur une boucle pour l'ajuster — le geste de mille matins, précis, machinal —, et la boucle n'était pas là, et la main acheva le geste sur rien, et s'arrêta.

L'eau courait toujours. Elle avait couvert leur approche du même bruit dont elle couvrait maintenant tout le reste, et elle ne changea pas de train.

Brannoc recula jusqu'à sentir la paroi entre ses omoplates, parce que c'était l'ordre. Il n'obéissait plus à un sergent ; il obéissait à ce qu'un sergent avait laissé derrière lui, et c'était la seule chose encore debout dans le défilé. Il lui vint, dans cet endroit de la tête où les choses arrivent sans qu'on les appelle, qu'un homme venait de payer ce dos-à-la-roche au prix le plus cher qu'un homme pouvait payer, et que la moindre des choses était de le tenir. L'eau lui prenait les mollets. La roche lui fermait le dos. Le monde, qui avait été vaste, se réduisit à trois longueurs de lance : deux formes grises, l'éclat noir des lames, et les dalles affleurantes dont il connaissait déjà, pour les avoir traversées à l'aller, celles qui portaient et celles qui trahissaient.

Il tint les deux premiers assauts au bout de sa lance, sans rien tenter, en la promenant courte devant lui à hauteur de gorge. Il ne cherchait pas à toucher. Il cherchait à durer, et il découvrit dans le même mouvement qu'il en était capable, que ses mains avaient cessé de trembler à l'instant précis où sa vie avait pris tant d'importance. À la troisième passe, la lame noire prit la hampe au ras de sa main et l'emporta comme on retire un bâton à un chien.

Le premier homme vint dans l'élan de sa frappe, sûr de ce qui allait suivre, et ce fut son erreur. Brannoc ne l'esquiva pas : il se jeta dedans, sous le bras levé, de tout le poids que deux jours de marche n'avaient pas su lui ôter, et l'épaule prit l'homme au creux de l'estomac. Ils partirent ensemble. Il y eut une seconde très laide où Brannoc n'eut plus ni haut ni bas, seulement de l'eau dans la bouche et une main qui lui cherchait le visage — des doigts qui trouvèrent son œil et appuyèrent, et il hurla dans le courant sans s'entendre —, et le pied de l'autre fila sur la dalle moussue que Brannoc avait choisie sans se le dire. Le corps bascula. La tempe rencontra l'arête de pierre avec un bruit que l'eau ne couvrit pas.

Ce fut la dalle qui le tua, ou la chute, ou lui. Il ne chercha jamais à départager. Il resta à quatre pattes dans le gué, l'œil en feu, à regarder l'homme continuer de bouger un moment de la manière dont Tev bougeait plus bas, et à comprendre qu'il n'y avait rien du tout dans le fait de tuer un homme, aucune des choses qu'on lui avait promises, pas même du soulagement.

Quelque chose monta en lui à ce moment-là, avec la voix de sa grand-mère, du fond d'une cuisine d'hiver. Il n'avait pas le temps et le chassa.

Le second ne fit pas l'erreur du premier. Il resta à distance et travailla Brannoc de la pointe, par petites entailles, à l'avant-bras, à la cuisse, au-dessus du sourcil — rien qui tue, tout ce qui use — en le déplaçant le long de la paroi comme on déplace une bête vers le couloir d'abattage. Brannoc para ce qu'il put avec son couteau, dos à la roche parce que c'était l'ordre, et il sentit le sang lui remplir l'œil qu'on avait déjà abîmé et il ne le vit plus. Il tint encore. Il tint jusqu'à ce qu'un coup à plat sur le poignet lui fasse lâcher la lame, et la suite fut brève : un crochet de jambe, l'eau, le ciel — à nouveau —, la dalle sous les reins.

La lame se leva.

Il ne ferma pas les yeux. Il pensa, dans ce dernier morceau de temps qui ne servait plus à rien, à une main qui descendait vers un ceinturon pour ajuster une boucle qui n'y était pas. Et il ne ferma pas les yeux.

Khar-en-thal.

La lame s'arrêta.

Elle n'avait pas crié. C'était une voix basse, égale, qui traversa le défilé sans forcer — et il fallut ce mot-là pour que Brannoc s'aperçoive qu'il ne l'avait jamais entendue. Depuis la combe basse, depuis la réserve à grain, depuis trois jours de piste : pas un son. Sa première parole fut pour arrêter une lame qui lui était destiné. Le jeune guerrier — celui qui avait tourné la tête, une seconde, pour rien — la tenait encore haute ; il la rabaissa le long de sa cuisse, sans un mot, sans discussion, et recula d'un pas.

Ce ne fut pas l'avis de tout le monde. Un autre vint des dalles d'en bas, grand, l'eau jusqu'aux cuisses, et parla vite en désignant Brannoc de la lame, puis les corps qu'on relevait, puis Brannoc encore. Elle répondit trois mots. Il en dit dix. Elle redit les mêmes trois, exactement du même ton, sans rien y ajouter, et le silence qui suivit dura assez longtemps pour que Brannoc, couché sur la dalle avec un œil plein de sang, sente que quelque chose venait de se décider dont il était l'objet et dont il ne saurait rien. L'homme le regarda un long moment. Il cracha dans l'eau et se détourna.

Il y eut d'autres mots au-dessus de lui, gris, coupants, rapides — des regards vers l'aval, vers le vieux, vers la charrette. Il n'en comprit rien, personne ne prit la peine de traduire pour lui, et le monde fut désormais ainsi. On l'avait déliée ; elle se tenait dans l'eau à deux pas, droite, les marques de corde encore blanches aux poignets, et elle parlait peu, et on ne lui répondait pas sur le ton qu'on prend pour répondre à un prisonnier.

Le vieux s'approcha en dernier. Il posa sur Brannoc le regard qu'il avait posé sur Vrennel, au fort, quand on lui demandait Vellier — cette lassitude d'une porte qui se referme — et autre chose dessous, que Brannoc ne sut pas nommer. Il dit un mot, un seul, et l'affaire fut réglée. On releva Brannoc. On lui lia les mains, devant lui, comme on avait lié les leurs.

Ce fut à ce moment qu'elle le regarda. Pas longtemps — le temps d'un pas, celui qu'elle fit pour rejoindre le vieux —, et il n'y avait rien dedans qu'il puisse prendre : ni haine, ni pitié, ni curiosité. Rien. Il chercha longtemps, ensuite, ce que ce rien lui rappelait, et il finit par trouver, des jours plus tard : c'était le regard qu'on pose sur un compte qu'on n'a pas fini de faire.

Ils ramassèrent leurs morts. Il y en avait trois : celui que Veich avait pris sous le bras au premier abord, celui qu'il avait plié contre la roue en recevant sa mort, et celui de la dalle. Brannoc les compta et se surprit à en tirer quelque chose qui ressemblait à de la fierté, et il eut honte de cette fierté avant même de l'avoir formulée, et il la garda quand même. Avant de les soulever, l'un d'eux prononça les mots, et Brannoc reconnut ash veroth au milieu, dit comme Vaerina le disait, et il baissa les yeux sans savoir pourquoi.

On le fit passer devant la charrette. Le sergent était resté assis contre la roue, la tête inclinée sur la poitrine, l'air de vérifier une dernière fois l'état des dalles du gué, et près de sa hanche, dans l'eau claire, il y avait sa pierre à aiguiser — la pierre grise dont il tirait chaque soir, au camp, le même petit bruit patient qu'on n'écoutait plus. Brannoc se baissa, mains liées, et la prit. Personne ne l'en empêcha. Il n'aurait pas su dire pourquoi il l'avait fait, et il ne se le demanda pas.

Contre la paroi, Aldrec le regarda partir, les deux mains sur sa cuisse, la bouche ouverte sur quelque chose qui ne vint pas. Brannoc ne trouva rien à lui laisser. Il aurait fallu des mots — pour le fort, pour la formule qu'on dirait dans la cour —, et il n'en trouva pas, et la colonne l'emporta.

Ils remontèrent vers l'amont, vers le nord, du même pas silencieux qui les avait apportés. Ses mains, liées devant lui autour de la pierre du sergent, se mirent à trembler au premier lacet, sans sa permission, et tremblèrent un long moment. Personne ne le regarda. Il refit le compte, parce qu'il comptait toujours : cinq hommes gris sur leurs jambes, trois qu'on portait, le vieux, elle, et un prisonnier. Cinq et trois font huit ; il en avait vu sept, ou huit, ou davantage, et il reprit l'addition pendant tout le jour sans qu'elle tombe deux fois sur le même chiffre. Le prisonnier, c'était lui.

Au second lacet, on n'entendait déjà plus l'eau.

Deux jours durant, on marcha vers le nord, et le pays perdit ce qui lui restait de vert. L'herbe céda à la roche noire, la roche à des étendues de cendre durcie où la piste ne se voyait plus qu'aux cairns. Brannoc, qui avait cru le pays des crêtes immense, comprit qu'il n'en avait vu que le seuil : ce qui s'ouvrait à présent n'avait plus de mesure du tout, et il n'y avait rien à quoi accrocher l'œil pour se faire une idée des distances — ni arbre, ni mur, ni bête — de sorte qu'une pente à trois cents pas et une muraille de roche à trois lieues avaient exactement la même taille dans le regard, et qu'on ne savait laquelle était laquelle avant d'avoir marché une demi-journée.

C'était un pays d'une beauté dont Brannoc ne possédait pas les mots. Rien, chez lui, ne ressemblait à cela. Le sol était noir et rendait la chaleur du jour longtemps après le coucher, si bien qu'on marchait le visage au froid et les semelles au chaud. Par endroits, la cendre se creusait en larges cuvettes où dormaient des eaux sans un pli, vertes, immobiles, laiteuses. Des anneaux pâles cerclaient les berges, montant par degrés les uns au-dessus des autres, comme les marches d'un escalier abandonné : autant d'anciens rivages, gravés dans la pierre par une eau qui s'était retirée peu à peu. Rien n'y venait boire. Aucun oiseau ne s'y posait et Brannoc s'aperçut que depuis la veille il n'avait pas entendu un seul oiseau, et que ce manque-là occupait dans sa tête plus de place que les hommes gris qui l'entouraient.

Deux fois, très loin sur la droite, il vit des colonnes de vapeur monter droit dans l'air, hautes comme des tours, et se défaire à mi-hauteur sans un bruit. Personne ne leur accorda un regard. Le troisième matin, le vent tourna et apporta une odeur d'œuf gâté et de fer chaud qui prenait au fond de la gorge ; les hommes gris relevèrent leurs cols sur leur bouche du même geste, tous ensemble, du geste de gens qui font cela depuis l'enfance, et Brannoc, qui n'avait pas de col à relever, apprit à respirer par petites gorgées.

La voix du vieux avait repris au premier soir, au même endroit où elle s'était rompue, et Brannoc, qui guettait toujours ses baisses de ton, dut y renoncer : elles devinrent si fréquentes, dans ce pays, qu'on n'en pouvait plus tirer aucune carte. On le nourrissait deux fois le jour, une galette dure et de l'eau, sans un regard — une charge qu'on déplace et qu'on entretient.

Le camp apparut sans s'annoncer. Ni palissade, ni fumées hautes : seulement des tentes basses, cousues de peaux et de feutre, de la couleur même du sol, si bien qu'on ne les distinguait pas à trois cents pas. Puis l'œil apprit à voir. Les travois, chargés et sanglés, attendaient entre les tentes sans qu'aucun fût déballé. Les bêtes cornues, grises et maigres, broutaient une mousse noire entre les pierres. Des vieillards étaient assis partout, aux seuils, dans la lumière déclinante. Les enfants interrompirent leurs jeux pour regarder passer la colonne. Aucun ne cria. C'étaient des enfants qui avaient appris le silence avant le reste. Brannoc chercha l'armée qu'on prêtait aux Trakhals dans les veillées de garnison. Il ne la trouva pas. Il trouva un peuple posé sur la terre comme une main sur une épaule, prêt à être retiré, et la phrase de sa grand-mère lui revint — certaines choses dans la terre ne sont pas malades, elles sont parties — et pour la première fois il sut qu'elle parlait aussi des gens.

Une femme âgée se tenait à l'écart des premières tentes, tournée vers la colonne. Elle chercha parmi les visages, deux fois, trois fois, avec une lenteur de plus en plus grande, et elle cessa de chercher. Elle s'assit là où elle était, dans la poussière, sans un cri. Kreth quitta la colonne. Elle marcha jusqu'à la vieille, s'agenouilla, prit ses mains et les posa contre ses propres joues, et elles restèrent ainsi, la jeune agenouillée, la vieille assise, sans un son. Personne ne les regarda de front. Brannoc non plus, après le premier regard. Il y a des choses qu'on vole en les regardant.

Pour le vieux, le camp fit une chose que Brannoc ne comprit pas. À son passage, ceux qui se trouvaient là s'accroupissaient et posaient une paume à plat contre le sol, la tête basse. Ce n'était pas un salut de chef, c 'était un geste d'une autre nature, et nul ne paraissait y voir quoi que ce soit d'exceptionnel.

Il remarqua l'autre chose le soir même, et celle-là il ne la comprit pas davantage. Le camp était plein, on se croisait entre les tentes, on se bousculait aux feux — et jamais personne ne passait entre elle et le vieux. Pas un enfant qui court, pas une femme chargée de bois, pas une bête. Il regarda faire pendant tout le temps qu'on lui laissa, à l'affût d'une exception : les corps s'écartaient, contournaient, attendaient qu'elle ait fini de traverser, et rien de tout cela n'était appuyé. Ils faisaient le tour de la ligne qui allait de l'un à l'autre comme d'autres font le tour d'une flaque.

Lui, on le fit traverser le camp en entier, et il comprit vite qu'on ne choisissait pas ce chemin pour aller quelque part. Les mères tiraient les enfants en arrière sans hâte, comme on écarte du feu. Un homme sortit d'entre deux tentes, le couteau bas contre la cuisse, et vint à sa rencontre de ce pas économe qu'ils avaient tous ; le jeune guerrier du gué — celui de la lame rabaissée — s'interposa sans se presser et parla, quelques phrases grises et vives, et deux fois dans ce qu'il disait Brannoc entendit passer khar-en-thal. L'homme au couteau le regarda longtemps. Les yeux qui le tenaient changèrent — ils ne s'adoucirent pas : ils changèrent, c'est tout — et l'homme s'en retourna d'où il était venu.

Au couchant, on porta les trois morts du gué sur une roche plate à la lisière du camp, tant qu'elle tenait encore la chaleur du jour. Le camp entier vint, et Brannoc, entravé à l'écart, vit le rite en entier pour la seconde fois. Trois femmes s'avancèrent, une par mort, et pas une de plus : une toute jeune pour le premier, une femme de son âge pour le deuxième, et pour le troisième — celui de la dalle — une plus vieille que les deux autres ensemble. Chacune défit la natte du sien, du bas vers le haut, jusqu'à répandre les cheveux sur la pierre. Brannoc regarda les cheveux se défaire et comprit, à retardement, avec deux jours et un monde de retard, que ce geste-là ne revenait pas à n'importe qui — qu'il fallait, pour l'accomplir, être de ceux à qui le mort appartenait —, et il revit une paire de mains liées travaillant sur une dalle des crêtes, sans se presser, en prenant tout le temps nécessaire. Il chercha ce que cela pouvait faire d'elle. Un frère, décida-t-il, puisque le garçon avait son âge à lui et que rien d'autre ne lui vint. Il rangea cela, à la manière du sergent, quelque part où rien ne se perdait, et il se trompait, et il lui faudrait très longtemps pour l'apprendre. Pendant tout le chant, la mère de son mort à lui le chercha du regard par-dessus le feu, et il reçut ce regard et le soutint, parce que baisser les yeux aurait été pire, et Kreth, à l'autre bord du cercle, ne le regarda pas une fois.

C'est pendant le chant qu'il fit le compte des têtes, parce qu'il comptait toujours et que c'était encore ce qu'il savait faire de mieux. Elles étaient toutes pareilles, dans ce cercle : les petites tresses serrées par dizaines, et par-dessus, partant de l'arrière du crâne, la grande, épaisse, plus longue que le reste, chez les hommes comme chez les femmes, chez le forgeron du camp comme chez la fille qui portait le bois. Il en trouva deux qui ne l'avaient pas. La vieille de l'entrée du camp. Et elle.

La nuit vint. On l'avait attaché à un travois, à la limite où la lueur des feux cessait de compter, et le camp s'éteignit autour de lui par cercles, les bêtes d'abord, les tentes ensuite, jusqu'à ce qu'il ne reste que la voix du vieux, quelque part, égale, et le vent des terres hautes. Une question lui vint — repartirait-on à l'aube —, et il tourna la tête pour la poser au sergent. Le geste était déjà fait quand le souvenir le rattrapa. Il resta un long moment la tête tournée vers la place vide, parce que la ramener trop vite aurait été admettre quelque chose, et qu'il n'était pas prêt.

Ce fut cette nuit-là que la vieille femme vint. Elle sortit de l'ombre sans bruit, une outre au poing, et c'était la femme de l'entrée du camp, celle qui s'était assise dans la poussière. Elle le fit boire sans douceur et sans dégoût, à la mesure exacte du besoin, sans le regarder une fois, et elle repartit comme elle était venue. Il ne sut jamais ce qu'on avait dit de lui. Ni pour l'outre tenue au-dessus des lèvres de son fils dans la montée après Maldenne, ni pour ce qui, à la combe basse, avait ouvert le flanc de ce fils-là sous les côtes. Il ne le demanda jamais, à personne, dans aucune des deux langues.

Après elle, le sommeil ne revint pas. Il tira de sa ceinture la pierre à aiguiser du sergent et la tint dans ses mains liées, et son pouce trouva, dans le grain gris, le creux poli que des années du même geste y avaient usé. Le petit bruit patient des soirs de camp n'existerait plus. Et il s'aperçut alors qu'il ne savait rien de ce qu'il fallait savoir : le nom du père de Veich, son âge, son bourg. La formule voulait ces choses-là. Trois ans d'ordres brefs et de thalgar partagé ne les lui avaient pas données, et il n'y aurait plus de matin pour les demander.

Il dit ce qu'il avait, à voix si basse que les mots n'allaient pas plus loin que la pierre. Quelque part dans le camp, la voix du vieux tournait toujours. La sienne fit ce qu'elle put.

— Veich, sergent, de Kerehalde. Tombé au gué, à l'escorte de Vellier, en tenant le passage. La pierre te garde, le vent passe.

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